Les élites et les zélotes
6 décembre 2016
Najib Rfaif (569 articles)
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Les élites et les zélotes

un coup de gueule fait le tour du monde d’un coup de clic et lorsqu’on n’a ni la culture, ni le vécu, ni le recul, ni l’expérience des choses de la vie, on peut hisser un inculte, une brute ou un imbécile au firmament de la gloire, quitte à ce qu’il devienne une personne des plus «admirables».

Ni les petits carnets débordant de notes, ni le grand cahier à spirale contenant des projets de textes à écrire, de bouts de nouvelles inachevées et de tous ces fragments d’une écriture reportée au gré de la procrastination et des doutes ne peuvent quelque chose. Rien de tout cela n’aide  encore à le convaincre de faire ce grand pas qui mène à ce qu’il a souvent rêvé d’écrire : cette longue phrase à jamais belle et toujours  intelligible. Il a un doute sans cesse renouvelé sur la possibilité de construire cette phrase. C’est là, lui dit-on, le propre de toute personne qui cherche la perfection et s’en trouve prisonnière, otage consentant de cette quête de l’impossible. C’est un frein et que d’hommes et de femmes, en politique, dans les études ou dans tout autre domaine ont vu leurs rêves s’effilocher, leurs ambitions s’étioler et leurs œuvres avortées à cause de ce mur infranchissable qu’est le doute en leurs propres capacités. Voilà ce que diraient les coachs en comportement à leur clientèle penaude ou les psy bavards à leur patientèle impatiente de savoir le vrai. Regardez untel, leur diraient-ils, il ne se pose pas ces questions oiseuses, il ne doute pas, il fonce vers son destin billes en tête et tout lui réussit. Et de citer les noms de telles personnalités de la politique, telles autres des affaires ou même parfois des célébrités dans les arts et la culture. Il est vrai que les conseils font du bien, mais à ceux qui les donnent, surtout qu’ils constituent leur fonds de commerce. Ils appellent cela «l’estime de soi». A prononcer déjà, le concept est doux à l’oreille et fait du bien à entendre. Phonétiquement parlant si l’on ose écrire. Maintenant quid des exemples livrés pour convaincre et qui sont ces «fonceurs» sans peur mais non sans reproches ? Ils foncent dans la multitude et se taillent une place dans la foule et son vacarme. Par ces temps tumultueux où l’on entend plus le bruit sourd des mots creux que le son posé et neutre de la circonspection, seules les grandes gueules, bavardes et braillardes, se disputent entre elles une place dite de pouvoir ou un quart d’heure de célébrité dans ces grands concours de la mauvaise haleine que l’on nomme improprement débats.

«Les idées qui mènent le monde arrivent sur les pattes de colombe», dit le philosophe. Est-ce encore le cas ? On peut en douter à juste titre lorsqu’on voit ou entend ce qui se déroule sous nos yeux. Un coup de gueule fait le tour du monde d’un coup de clic et lorsqu’on n’a ni la culture, ni le vécu, ni le recul, ni l’expérience des choses de la vie, on peut hisser un inculte, une brute ou un imbécile au firmament de la gloire, quitte à ce qu’il devienne une personne des plus «admirables». Tout est bruit et image et autant en emporte le vent dans un tourbillon savamment orchestré par l’algorithme des grands fournisseurs d’un «nouveau savoir». Certes, une certaine érudition est désormais à bout des doigts d’un coup de clic, une nouvelle économie, un mode de vie et des services sont en passe de transformer «l’ancien monde», le monde d’hier comme dirait Stefan Zweig. Mais comment s’y préparer lorsque ces algorithmes investissent, modernisent ou «démocratisent» ce qu’il y a de plus vil, rétrograde ou barbare dans cet ancien monde ? Comment et avec quels moyens faire face à ces temps qui changent et nous traversent en nous transformant ?

Ainsi va le monde tel qu’il avance et recule, ici et ailleurs. L’homme qui doute comme celui qui fonce et vocifère ne se croisent jamais. Le premier se pose des questions et s’attarde sur les réponses qu’on lui livre clé en main ; le second n’a que des réponses à des questions qu’il ne se pose même pas. Pas le temps. Pas la peine. Le premier fait partie de la minorité, cette élite honnie que l’on conspue parce qu’elle ne pose pas les bonnes questions et se méfie des mauvaises réponses. Le second se multiplie dans la multitude, s’agite et fait du zèle. Qui a raison et qui a tort ? Dans une société qui respecte toutes les opinions, personne n’a tort. Ici ou ailleurs, soit à la faveur de l’exercice ancien mais usé de la démocratie du chiffre, ou sous la fascination de la récente découverte de cette dernière, majorité bruyante et minorité circonspecte sont opposées. La première est représentée par des élites attentives et réfléchies, la seconde est menée tambour battant par des zélotes haineux et furibards. Dans une tribune récente publiée par le quotidien Le Monde, le bien nommé Dominique Rousseau, professeur à la Sorbonne, écrit ceci : «Le propre de la démocratie est de reconnaître que ceux qui ne partagent pas la volonté majoritaire ne sont pas dans l’erreur».

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