L’emprise des signes
21 mars 2018
Najib Refaif (607 articles)
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L’emprise des signes

les mythes ne sont pas que des récits, ils contiennent une richesse de la pensée et une morale humaine qui ont accompagné les hommes depuis des temps immémoriaux.

«D’autres auraient pu en faire un livre», écrivait Gide dans «La porte étroite». En effet, de tout ou de presque rien, d’aucuns feraient un livre. Et ils auraient raison car tout ce qui «n’est pas écrit n’existe pas» disait quelqu’un. L’homme est ici, là et maintenant et veut prouver qu’il existe. Alors il s’en donne des preuves, fait des projets d’avenir, crée des souvenirs, interprète les signes, invente des symboles, raconte ou écrit des récits. Mais, désormais, lorsque l’homme d’aujourd’hui est confronté à la triple et vertigineuse question métaphysique : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Et où allons-nous ? Il a déjà des réponses toute faites et livrées par toutes sortes de prophètes, de sages et de philosophes qui n’avaient rien d’autre à faire à part trouver des réponses et ne jamais se dérober aux questions les plus ardues et les plus diverses. Pendant que l’homme primitif, lui, la tête pleine de questions, vaquait à ses occupations bassement alimentaires faites de chasses et puis, plus tard, de cueillette. Aujourd’hui, il va à l’usine, au bureau ou alors pointe au chômage et reste chez lui  quand il n’est pas un SDF qui couche à la belle étoile. Finalement, il n’y a qu’un farceur et un rigolo comme Pierre Dac pour répondre dans ses «pensées fugitives» à la triple question métaphysique citée ci-dessus : «En ce qui me concerne, personnellement, je suis moi, je viens de chez moi, et j’y retourne».           

Pour expliquer l’origine de la vie et des hommes, les Grecs ont inventé des récits et des mythes. Les religions ont mis fin à cette explication en datant l’origine et en mettant l’homme au centre de la scène de l’histoire pendant que le Créateur est aux mannettes. Tout en expulsant certains mythes comme autant d’éléments perturbateurs, elles en ont repris certains et en ont crée ou réécrit d’autres. Le reste, et jusqu’à nos jours, a été fondé par les hommes, leurs prophètes et leurs exégètes, selon les croyances des uns et les interprétations des autres. Plus tard, et encore aujourd’hui, des hommes politiques, des leaders charismatiques, des idéologues illuminés ou des vedettes du spectacle, fabriquent des petits mythes et de grandes mais vaines espérances. Cela fait rêver les uns, entretient l’espoir dans la vie chez d’autres et arrange parfois les affaires de certains.

Les mythes ne sont pas que des récits, ils contiennent une richesse de la pensée et une morale humaine qui ont accompagné les hommes depuis des temps immémoriaux. Cependant, si les grands mythes fondateurs continuent collectivement à entretenir la cohésion entre les hommes, à nourrir l’imaginaire et justifier leur existence sur terre, les «petits mythes» sont là pour «signifier» au quotidien, comme diraient les sémiologues et autres sémioticiens qui font feu de tout signe et sens de toute langue de bois. Car, comme disait Roland Barthes, un sémiologue est celui qui voit du sens  là où les autres voient des choses…Cela dit, on pourrait trouver du sens à toute chose sans pour autant être un sémiologue. Ces choses, objets ou faits de société, sont-elles les signes de quelque phénomènes passés ou à venir ? On en parlera sans s’interdire  pour s’en amuser ou s’en désoler…Mais n’étant pas sémiologue, il ne sera pas question ici de relever les faits, gestes, tares ou travers de la vie au quotidien pour faire un constat sociologique, un point historique ou une vue anthropologique. Tout au plus, se contentera-t-on de voir s’il y a un «sens caché» dans ces choses et ces êtres bien de chez nous. Mais passant en revue quelques petites «mythologies marocaines» à la manière de chez nous, il se pourrait que ces dernières croisent celles d’autres contrées ou d’autres cultures. Tant mieux alors, car plus on est de fous, plus on s’amuse ! Les petits mythes nous habitent tous, nous habillent et nous rapprochent…    

Quant à l’histoire, avec un grand H, (hache) celle qui découpe le temps en tranches épaisses et saignantes, on la laissera aux historiens. Ces derniers  travaillent, comme on le sait, sur le temps long, sur des documents et des monuments ; et donc sur du «vrai» et du «dur». Même si eux non plus, et de tout temps, n’ont pas fait autre chose qu’écrire des récits et raconter des histoires. Il reste les journalistes du quotidien, ces «historiens du présent» et autres chroniqueurs du temps qui passe. L’un d’eux, Emile Charbier, –peu connu et pour cause– est l’auteur de «Histoire de mes pensées» où il y confesse ceci : «J’étais destiné à devenir journaliste, et à relever l’entrefilet au niveau de la métaphysique». Ce n’est pas un hasard si cet aveu figure comme épigraphe dans un petit livre succulent de Didier Daeninckx intitulé : «Petit éloge des faits-divers». Car ne l’oublions pas, de tout temps des faits divers anodins ont été à l’origine  de grandes œuvres littéraires.

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