Le spectre d’une crise financière
29 mars 2016
Jaidi Larabi (560 articles)
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Le spectre d’une crise financière

La sphère financière prend le dessus sur la sphère économique ; la création monétaire est confondue avec la création de richesse. La monnaie n’est plus au service de l’économie réelle.

Une nouvelle catastrophe financière se dessine à l’horizon de l’économie mondiale assombrie par la déprime.  C’est ce qu’annoncent deux éminents économistes (Patrick Artus et Marie-Paule Virard) dans un récent pamphlet portant un titre provocateur : «La folie des banques centrales». Leur thèse s’énonce ainsi : les banques centrales ont échoué à faire redémarrer la machine économique. Pire encore, en inondant le marché de liquidités, elles jouent un rôle dangereux, elles installent la planète dans une crise financière récurrente où chaque secousse peut être plus dévastatrice que la précédente. La démonstration de cet engrenage infernal ne manque pas de pertinence, mais l’espoir n’est pas écarté de voir les institutions centrales ajuster les politiques monétaires pour les rendre plus créatrices de richesses et d’emplois que de spéculations financières.

En effet, huit années après la crise des suprimes, on pensait que l’économie mondiale était désormais prémunie contre une nouvelle destruction massive de richesses, que la planète finance devenait plus sûre, plus mature, plus responsable. En injectant des milliers de milliards de dollars ou d’euros dans les circuits de l’économie, les banques centrales ont donné l’impression d’avoir sauvé la planète finance et in fine l’économie mondiale. En fait, les économistes Artus et Virard démontrent avec moult arguments que le risque d’une nouvelle crise n’est pas écarté. L’année 2015 fut secouée par des mouvements inquiétants: retrait brutal des capitaux de certains marchés asiatiques; dépréciation violente des monnaies, nets reflux des bourses des pays de l’OCDE… A la moindre alerte, des milliards se déplacent  d’une place à l’autre : 300 à 400 milliards de dollars par mois sortent des pays émergents, soit dix fois plus qu’il y a dix ans. Ces mouvements de marché amples et violents ont provoqué d’importants dégâts dans les portefeuilles des investisseurs. Ces «chocs», dont la fréquence augmente, trouvent bien sûr quelques racines dans l’économie réelle : recul de la croissance mondiale ; baisse des performances de la Chine, la Turquie et  l’Afrique ; récessions russe ou brésilienne.

Après la crise de 2008-2009, les banques centrales se sont préoccupées de réguler le système financier mondial pour mieux assurer la relance économique. Elles se sont engagées pour surveiller la stabilité économique et financière ; combattre l’inflation, éviter de laisser augmenter le crédit trop vite ; garder les yeux ouverts sur l’évolution des prix des actions, de l’immobilier; assurer un suivi des indicateurs de déséquilibres financiers ; remettre la finance au service de l’économie réelle. Sept ans après la chute de Lehman Brothers, les opérateurs renouent avec l’hystérie collective et les comportements moutonniers qui laissent redouter le pire. Encouragés par l’absence d’inflation et dans l’espoir de faire repartir le crédit et la croissance, les banques centrales maintiennent les vannes ouvertes. Les marchés financiers du monde sont gavés de liquidités. Les politiques monétaires sont devenues de plus en plus  expansionnistes : des taux d’intérêt proches de zéro, des augmentations de liquidités – de la monnaie créée par les banques centrales – pour fluidifier le financement. En conséquence de ce flot de ressources mis à la disposition des investisseurs, les primes de risque censées rémunérer les actifs à risques sont à leur niveau plancher. Depuis quelques années, on peut voir des investisseurs acheter des obligations sécurisées à des taux d’intérêt négatifs ou inférieurs à ceux de la dette publique la moins risquée. Grâce à la baisse du loyer de l’argent et à l’injection de liquidités, cette politique laxiste avait pour objectif d’accroître la masse monétaire en circulation. La liquidité mondiale, créée par les banques centrales, représente aujourd’hui près de 30% du PIB mondial, contre 6%  à la fin des années 1990. Mais l’impact de cette politique monétaire sur l’économie réelle est modeste. Dans des économies encore surendettées et dans un environnement sans inflation, la relance du crédit n’a pas l’effet attendu. Dans un univers inondé par le cash, l’écart de rendement entre les titres de qualité inégale a tendance à se réduire. Les liquidités nourrissent les mouvements sur les prix des actifs (actions, obligations, immobiliers) et sur les taux de change. Des mouvements déconnectés de la réalité économique, la croissance mondiale reste à la baisse. La sphère financière prend le dessus sur la sphère économique ; la création monétaire est confondue avec la création de richesse. La monnaie n’est plus au service de l’économie réelle.

«Pourquoi les banques centrales se laissent-elles aller à pratiquer des politiques monétaires aussi toxiques ?», s’interrogent nos deux économistes. Sans doute parce que l’inflation étant revenue à un niveau sensiblement inférieur à l’objectif de 2%, elles se sentent les mains libres pour s’occuper de la croissance et de l’emploi. Mais les politiques monétaires étant de plus en plus inefficaces en raison de l’augmentation de l’endettement et de l’abondance de liquidités, les banques centrales inondent de plus en plus  le marché en monnaie pour espérer obtenir de la croissance. Elles jouent un jeu dangereux qui n’écarte pas le risque d’un accident dévastateur. Les politiques monétaires expansionnistes ne peuvent prétendre guérir l’insuffisance de croissance, car elle est due à des problèmes de l’économie réelle : faiblesse des gains de productivité, insuffisance des investissements en nouvelles technologies, défauts de compétence de la population active, partage inefficace des revenus… L’économie mondiale est en récession structurelle et la politique monétaire ne peut être le seul remède à ces maux. La distorsion entre les marchés financiers et l’économie réelle ne pourra pas durer. L’ajustement est inévitable. Il vaudrait mieux qu’il soit le fruit d’un infléchissement des politiques monétaires plutôt que la conséquence d’une nouvelle catastrophe.

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