Le sommeil arabe
22 octobre 2014
Najib Refaif (599 articles)
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Le sommeil arabe

Une fois le sommeil dompté, il s’adonna à sa passion de toujours : écrire un poème, et de ce poème faire une chanson. Ainsi se rêvait l’auteur de cette demi-douzaine

Une fois le sommeil dompté, il s’adonna à sa passion de toujours : écrire un poème, et de ce poème faire une chanson. Ainsi se rêvait l’auteur de cette demi-douzaine de chansons qui eurent un succès aussi éphémère que mal connu. Personne ne retiendra son nom. Les maigres fruits de sa folle passion n’auront eu aucune postérité. Ses nuits sans sommeil n’ont pas eu les aubes blanches qui accueillent l’insomnie des gens qui ont fait de la poésie une raison de vivre. Cet homme-là, peu importe son nom ou sa date de naissance, a existé. Il est resté dans l’ombre de tous ceux qui brillent et sonnent faux. Il a traversé le temps comme on traverse un terrain vague dans un étrange rêve ininterrompu.    

Combien sont-ils ces gens qui ont fait don de leur vie à une passion et n’ont jamais été ni reconnus ni récompensés ? Poètes, romanciers, hommes de théâtre, plasticiens ou musiciens, ils ont traversé nos vies, frôlant timidement notre existence, près de nous et si loin de la scène, des librairies et des cimaises des galeries. Artistes oubliés ou sous-évalués avant même de s’exprimer, ils ont été enterrés vivants dans la fosse commune de l’inculture et de l’ignorance. Il arrive parfois, à ceux qui prennent le temps de réfléchir à cette question, de se demander quelle est la cause de l’absence de talents ou, plus généralement, de la qualité des productions artistiques et littéraires dans nos contrées, en élargissant le territoire et en poussant les frontières jusqu’aux limites de ce qu’on nomme monde arabe.

La question se pose régulièrement lorsque telle récompense mondiale vient à être décernée à des artistes ou des écrivains. On se la pose rarement d’ailleurs pour des travaux scientifiques et autres disciplines que le Prix Nobel distingue chaque année. Comme si de ce côté-là, par fatalité et par lucidité aussi, on en a fait notre deuil. Mais pour les Lettres ? Rien ? Pas même un petit pour la Paix ou pour la route ? Rien, mais soyons reconnaissants quand même à l’Académie de Stockholm d’avoir déjà distingué (une bonne fois pour toutes?) deux candidats arabes pour la littérature et pour la paix: Najib Mahfoud en 1988 et Yasser Arafat en 1994, prix qu’il a dû tout de même partager avec Itzhak Rabin.  Cette année encore, il y a eu quelques frémissements du côté du monde arabe concernant le poète d’origine syrienne Adonis, même s’il a été très souvent malmené par ses pairs à cause du conflit en Syrie. Mais il y a eu du lourd en face : Milan Kundera et Ismail Kadaré, Philip Roth entre autres, avant que les académiciens surprennent tout le monde en distinguant le mutique et énigmatique romancier Patrick Modiano. Ce dernier a mis la France en tête des Prix Nobel de littérature, devant les Américains, avec une quinzaine de têtes nobélisées.

Les Américains, eux, continuent de ramasser les prix dans les disciplines scientifiques, tout en marquant les Français à la culotte en matière de lettres. D’où l’on peut voir que, contrairement aux disciplines sportives où un athlète éthiopien peut parfois truster des médailles d’or pendant des années, dans la littérature et les sciences, la hiérarchie est très souvent respectée. Quant au fait que la langue anglaise, considérée comme langue «universelle», expliquerait le nombre important de Prix Nobel littéraires anglo-saxons (au deuxième rang à ce jour après ceux de langue française), un écrivain suédois et ancien perpétuel de l’Académie de Stockholm, Horace Engdahl, relativise ce jugement dans un entretien récent : «Je ne trouve pas que les Etats-Unis soient le centre de la littérature mondiale. L’anglais est une langue importante, mais ce n’est pas la langue universelle. La seule langue universelle c’est la traduction». (Le Monde des Livres, 11/7/2014)

Mais revenons à la question qui nous concerne et relative au pourquoi-du-comment-en-sommes-nous là. Peu de débats, voire aucun n’a été instauré pour se poser la question qui tue, si l’on ose écrire : Sommes-nous nuls à ce point ? Ou y aurait-il donc une fatalité qui fait de nous les derniers de la classe, mais aussi les plus bruyants tant les médias ne parlent du monde arabo-musulman que dans les rubriques de la guerre, du sang et de la fureur ? Qui connaît la réponse à cette chaîne d’interrogations? Bien sûr, il y aura toujours ces éternels dénégateurs qui pointent la responsabilité de l’Occident et son corollaire le sionisme international, déjà dépassés eux-mêmes sur leur droite par plus enragés qui voient du mécréant dans tout ce qui bouge, pense, danse ou écrit. Et puis il y a les sceptiques, les cyniques et les blasés qui trouvent étrange et lassant que depuis près de trente ans il n’y en a que pour des créatures hirsutes et vociférant, nommés tantôt Ben Laden, Mollah Omar et maintenant Baghdadi.   
Finalement, personne ne répond et seul le vent qui souffle connaît la réponse, comme dit le chanteur inspiré. Reste alors notre poète ignoré que le sommeil a quitté. Soumis aussi à «l’inspiration superbe et souveraine», il chante avec Verlaine ce fragment d’un poème saturnien :

«A nous qui ciselons les mots comme des coupes
Et qui faisons des vers émus très froidement,
A nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes
Harmonieux au bord des Lacs et nous pâmant»

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