Le sens du sacré et le goût du sucré
22 mai 2018
Najib Refaif (601 articles)
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Le sens du sacré et le goût du sucré

Il y a moins d’un mois nous avions évoqué, ici même, le passage à l’heure d’été en relevant son caractère à la fois furieusement temporaire et intempestivement temporel. Notre perception du temps, déjà, culturellement parlant, de par trop approximative, voilà que l’administration s’en mêle pour la rendre plus versatile. Ramadan oblige, l’heure d’été n’aura duré que le temps que ce mois sacré et sucré s’annonce.

Retour donc au passé après avoir été projetés dans un futur antérieur. Décidément, la tradition et la modernité entretiennent chez nous des relations qui demeurent pour l’observateur amusé un réel sujet d’étonnement, ou d’amusement, sans cesse renouvelé. De quoi cette rupture dans la discontinuité du temps est-elle le nom ? Vaste question dont on n’aura pas, justement, le temps ici d’avancer quelques explications d’ordre symbolique, ni d’interroger son épaisseur et sa profondeur anthropologique. Car Ramadan est déjà là et, contrairement à d’autres fêtes ou festivités profanes du calendrier grégorien, il se balade à travers les saisons dans son mouvement erratique et au sein d’une circularité qui lui est propre. Après avoir fait irruption en pleine canicule il y a trois années de l’Hégire, il s’est annoncé au mitan d’un mois de mai, ma foi, au goût du printemps. Les aiguilles frissonnantes de notre horloge séculaire ont hésité avant de marquer l’heure. Mais elles ne mesurent pas le temps. Elles l’inventent. Un mois plus tard, elles s’affoleront, se précipitant pour avancer d’une heure et inventant un autre temps. Ce temps relativiste et quasi «einsteinien» (relatif… à la relativité d’Albert Einstein) n’est pas sans rappeler celui que certains mystiques toutes confessions confondues (tels Saint-Augustin, Omar Khayyâm ou Ibn Al Arabi) concevaient comme une «image mobile de l’immobile éternité».
Ce temps mobile dans l’immobilité et suspendu au fil ténu de la foi est d’abord celui de l’abstinence et de la purification. Voire. La modernité entraînant le développement de société de consommation a rattrapé la tradition et sa charge spirituelle. Pour une très large partie de la population respectueuse du jeûne, Ramadan est devenu un mois bicéphale : sobre et nerveux pendant la journée et festif ou quasi profane le soir venu. Il y a toujours ce folklore bon enfant, rigolard et somme toute sympathique que certains jeûneurs entretiennent en multipliant les blagues et anecdotes sur ceux qui «craquent» : les fumeurs qui galèrent, les gros mangeurs qui salivent au marché en faisant leurs emplettes en fin d’après-midi et les gros «siesteurs» qui «tuent le temps» en dormant jusqu’au coup de canon salvateur du crépuscule. Mais aussi les fonctionnaires qui font semblant, les faux-semblants des néo-dévots qui se mettent soudainement à prier tous azimuts…

Dans son infinie sagesse et soucieuse du confort spirituel de ses fonctionnaires, l’administration réaménage un horaire spécial et «continu» afin qu’ils vaquent à leurs devoirs religieux ou autres…Cet aménagement, qui a déjà fait ses preuves, en dit long sur la productivité et l’efficacité de la fonction publique modernisée depuis des lustres. Torpeur ou irritabilité le jour, bombance et veillée après la rupture du jeûne. Rien n’a changé depuis des décennies sauf pour les habitudes alimentaires qui ont évolué tout en sauvegardant quelques fondamentaux. Lait (Ah le lait ! C’est la denrée qui fâche cette année!) et dattes. La soupe (harira), chabbakia (selon les bourses : au miel et amendes pour les uns et 100% sucre pour les faibles revenus), œufs durs, harcha, meloui … Après la rupture du jeûne et le sitcom ramadanesque, on retrouve, et cela ne change pas ou peu, ceux qui sortent faire une marche pour digérer et d’autres, de plus en plus nombreux, qui sacrifient à ces prières supplémentaires dites «Tarawih» histoire de se dégourdir l’âme ou de se faire remarquer dans la grande mosquée du coin. Depuis quelques années, on y va de préférence en couple, la main de l’épouse sur un bras et sur l’autre le fameux petit tapis de prière «made in China». Toujours cet étrange accommodement où la modernité donne le bras à la tradition dans une promiscuité qui relève d’une post-modernité hallucinatoire.

Tout est donc redondant et répétitif lors de ce temps dont la circularité est mobile dans l’éternité de son immobilité…Même les communiqués des services de contrôle et de lutte contre la fraude en matière de produits de consommation sentent le réchauffé, le déjà-vu, lu et entendu… Sauf lorsqu’un cas de fraude sort de l’ordinaire. Ce fut le cas il y a quelques années quand le service concerné réprima un marchand indélicat à Fès, lequel, selon le communiqué diffusé, s’était livré à la vente «de saucissons, de la confiture de fraise et du piment moulu contenant des colorants non autorisés ainsi que du pâté de volaille refermant de la viande porcine». Il est probable qu’entre le saucisson –halal, je présume- et le pâté de volaille le fraudeur se soit emmêlé les… cochons. Bigre ! Ça donne la chair de poule en ce mois sacré ! Mais il fallait s’y attendre, car à trop vouloir imiter la nourriture des autres, tout en tenant à rester halal (jambon sans porc, saucisse de volaille ou bière sans alcool…), un choc des cultures est vite arrivé.

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