Le mystère des biscuits brisés
10 octobre 2003
Najib Rfaif (572 articles)
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Le mystère des biscuits brisés

De tous les mystères que le monde renferme, il en est au moins un qui vient d’être percé et qui a fait, illico presto, l’objet de cette info d’agence :

De tous les mystères que le monde renferme, il en est au moins un qui vient d’être percé et qui a fait, illico presto, l’objet de cette info d’agence : «Le mystère des biscuits en miettes enfin percé.» En effet, on apprend qu’une équipe de physiciens britanniques a apporté la réponse aux interrogations «lancinantes des gourmands» à propos de l’émiettement des biscuits à l’ouverture du paquet. Les chercheurs ont constaté que des «lignes de fractures» apparaissent sur les biscuits quelques heures après la cuisson. Ainsi, lorsque le gâteau refroidit, l’humidité qui se dépose au centre du biscuit entraîne une contraction. Il résulte de ces forces contraires des petites fissures qui fragilisent le gâteau. Cette recherche a été publiée dans un journal spécialisé sous un titre on ne peut plus sérieux : «Une nouvelle application de l’interférométrie dans la mesure de la répartition des pressions dans les biscuits demi-secs.» C’est une bonne nouvelle et tout en se félicitant de la percée de ce mystère, on ne peut que rendre hommage aux rares médias qui ont répercuté cette info. La tendance, il est vrai, n’est pas aux bonnes nouvelles et encore moins lorsqu’il s’agit de denrées alimentaires inattendues sinon méprisées telles que les biscuits. Et pourtant, quoi de plus proustien qu’un biscuit lorsque l’enfance prend la tangente ? Mais qu’il vienne à se briser à l’ouverture d’un paquet et c’est une poignée de souvenirs qui part en miettes.
Par ailleurs, comme on écrit dans les dépêches d’agence, nombre de parents marocains qui conduisent tous les jours leur progéniture à l’école savent le rôle que jouent les biscuits dans la mobilité de l’enfant sur le chemin de l’établissement scolaire. Ces friandises ont, en quelque sorte, remplacé la carotte et le bâton ou, plus exactement, le couscous et le bâton des écoles coraniques d’antan. Aujourd’hui, et très souvent, un enfant privé de biscuit pour aller à l’école est un paraplégique qui braille accroché à un poteau. Bref, un projet de cancre ou un fils de nécessiteux tout désigné à se faire chambrer à la récré et à se faire raccourcir le zizi aux frais de la société civile par une association de bienfaisance. D’où l’importance des biscuits dans le système éducatif, denrée considérée comme triviale chez les uns et de première nécessité chez bien d’autres. Et d’où, également (tout est doux dans cette affaire, n’est-ce pas ?), le choix d’accorder un intérêt à l’info sur la découverte du mystère des biscuits cassés.
Comme il faut de tout pour faire une actualité et tant qu’à faire, il vaut mieux cela que s’attarder sur les séquelles du dernier scrutin sur le corps électoral et notamment la tête que font certains. Après les défaites, on cherche toujours des boucs émissaires et ce sont souvent les autres qui sont responsables. Du déjà vu, du déjà lu et de l’agitation subalterne. Dans l’ascenseur des vanités, ceux qui montent ou croient monter croisent ceux qui descendent dans le sinistre ballet de la comédie du pouvoir. Mais la vie est ailleurs et elle est vachement drôle lorsqu’on sait relativiser les petits riens du quotidien. Alors revenons à nos biscuits pour lancer un appel à nos fabricants, qui font leur beurre sur l’envie des gamins, pour les exhorter à lire sans tarder l’étude sus-mentionnée publiée par un journal de référence, Mesures, sciences et technologie. Car il est aujourd’hui démontré que ce ne sont ni le transport, ni la manutention, ni l’épicier du coin qui sont à l’origine de la casse dans un paquet de biscuit. Mais au-delà des fabricants, cette chronique en pâte brisée est dédiée, selon une liste à la manière de Prévert et en hommage à sa générosité poétique, à : ceux qui s’embarquent dans la vie sans biscuit ; ceux qui les mangent secs parce que la vie est dure ; ceux qui les fabriquent dans des caves obscures pour que d’autres les trempent dans du chocolat chaud; ceux qui soufflent les bougies sans manger les gateaux ; ceux qui achètent le mouton à crédit ; ceux qui n’ont pas de famille mais qui ont des maires et des parrains ; et puis tous ceux qui broutent dans le ciel étoilé, mordent dans un croissant de lune et se marrent jusqu’au petit matin dans les grandes villes arrogantes qui gèrent l’incertain…

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