Le Marocain et l’esprit kamouni
14 octobre 2013
Fadel Boucetta (405 articles)
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Le Marocain et l’esprit kamouni

Hamid est un honnête commerçant casablancais, mais cela ne l’empêche pas d’être aussi retors, rusé, à¢pre au gain et bon vivant. Il fréquente assidûment la mosquée de son quartier, fait l’aumône, et porte haut le titre de haj. Ce qui ne se contredit nullement, à  ses yeux, avec le fait d’avoir une jeune et jolie maîtresse, d’apprécier les repas (un peu) arrosés, de frauder le fisc, ou d’essayer d’escroquer son prochain.

Au Maroc, les gens ne doutent de rien, vivant leur vie comme bon leur semble. Les obligations, lois, règlements, coutumes, civisme, comportement, citoyenneté sont des concepts abstraits, faits pour les autres. Chaque individu fait une lecture personnelle des événements, se trouve en permanence des excuses ou autres astuces pour échapper à ses obligations.

Mais le Marocain est aussi «kamouni», c’est-à-dire qu’il ne réagit qu’en cas d’urgence absolue, ou de nécessité impérieuse, comme le démontre le cas suivant.

M. Z. est un honnête commerçant casablancais, dans la réelle acceptation de ce terme. Honnête, certes, mais cela ne l’empêche pas d’être aussi retors, rusé, âpre au gain et bon vivant. Il fréquente assidûment la mosquée de son quartier, fait l’aumône, et porte haut le titre de haj. Ce qui ne se contredit nullement, à ses yeux, avec le fait d’avoir une jeune et jolie maîtresse, d’apprécier les repas (un peu) arrosés, de frauder le fisc, ou d’essayer d’escroquer son prochain. Comme on dit, «tout baigne» et notre homme coule des jours heureux. Mais la crise économique mondiale finit par atteindre le Maroc. Les affaires ralentissent, le chiffre d’affaires périclite et les disponibilités en liquidités s’amenuisent de jour en jour.

Pas question pour autant de baisser le niveau de vie, d’abandonner la maîtresse, les voyages ou de vendre sa belle voiture. La solution est toute trouvée : on fera patienter les fournisseurs, on les paiera de plus en plus tard, de moins en moins, jusqu’à ce que le commerce redémarre. Larbi M. fait partie de ces fournisseurs, et c’est le plus patient d’entre eux. Depuis bientôt deux ans, Hamid S. le fait lanterner, lui promettant mille fois des règlements incessants, puis lui remettant des lettres de change portant sur de grosses sommes (mais au paiement sans cesse différé), puis, enfin, harcelé, consent à lui délivrer des chèques pour plus de cent mille dirhams… qui s’avéreront sans aucune provision. C’en est trop pour le placide Larbi qui décide alors de réagir fermement afin de récupérer son dû. Il charge son avocat d’engager les procédures ad hoc, et lui demande même de diligenter les choses ; ce que le juriste ne se fit pas répéter deux fois. Concernant les effets de commerce, une procédure en injonction de payer est déposée, étudiée, puis rapidement jugée en faveur de Larbi : il y en a pour près de 700 000 DH. La notification, puis l’exécution effective posent, eux, problème : le débiteur est un homme très mobile, qui change d’adresse (voire de maîtresse) comme de chemises ; il est donc difficile à localiser, et le paiement effectif risque de prendre quelque temps.

Pour les chèques (100 000 DH), une plainte pour escroquerie et émission de chèques sans provision est introduite auprès du parquet compétent. Et là, selon la théorie de la lettre «P» (que le grand humoriste Roland Topor abhorrait), tout va aller très vite. D’un côté, Procureur, Police, Pouvoir sont des entités qui ne plaisantent pas. Leur rôle : Poursuite, Peine, Potence, Possibilités de recherche accrues.

Hamid, rapidement trouvé grâce aux fichiers de nos fins limiers, comprend vite ce qui l’attend : Humiliation, Prison… L’heure  n’est plus aux tergiversations, il s’affole, d’autant qu’il a été interpellé un vendredi après-midi pour être déféré au parquet samedi matin, et qu’une nuit passée en garde à vue dans les locaux d’un commissariat n’est guère très engageante, surtout quand il s’agit d’envisager d’y passer un long week-end d’été ! Alimentation minimale, confort spartiate, bruits divers, odeurs tenaces, promiscuité avec d’autres prévenus, pas forcément la crème de la société, donnent à réfléchir sérieusement… et vite. Hamid contacte son épouse, dont la mission première consiste à joindre Larbi au téléphone en pleurant  à chaudes larmes, le suppliant de sortir son mari de cette vilaine histoire, lui assurant que sitôt relâché toutes les dettes seront réglées. Bien conseillé, Larbi ne cède pas.

Elle applique alors (selon les directives de son époux), le plan «B», qui est relativement simple, et facile à exécuter. Il s’agit d’ouvrir le coffre-fort situé dans la chambre à coucher, d’y retirer la somme de cent mille DH, plus 10% (taxe judiciaire), plus mille dirhams (pourboires divers), d’aller dare-dare acquitter le montant des chèques impayés auprès de la caisse du tribunal de première instance, puis de ramener illico le reçu correspondant au commissariat où il est retenu.

Ce qui fut fait avant la fin de ce vendredi, et Hamid put enfin regagner son domicile.

Il aura donc fallu la crainte de la punition pour obliger un débiteur à régler sa dette, l’argent étant bien disponible. C’est ce qu’on appelle l’esprit «kamouni» ! (A suivre).

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