Le journalisme comme métaphore (27)
15 novembre 2017
Najib Rfaif (576 articles)
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Le journalisme comme métaphore (27)

«Un choix de carrière est souvent un aveu autobiographique», a dit quelqu’un dans je ne sais quel livre, ni quelles circonstances, mais que je cite  de mémoire.

Comment se rappeler de tout ce que nous avons lu, bien ou mal, vite ou lentement ? Et puis est-il toujours nécessaire de retenir ce que nous avons lu ? La lecture a toujours été pour moi d’abord un plaisir et non un exercice  utilitaire ou une activité scolaire destinée à rapporter plus tard un retour sur investissement, un diplôme ou une consécration. Voilà pourquoi tout ce qui m’a été imposé dans les programmes de ma scolarité primaire, secondaire ou même universitaire était pour moi, à quelques rares exceptions, source d’ennui et de rejet. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à lire ce que préconisent des médias, anciens ou modernes, et plus maintenant d’une manière virale de ce qu’on appelle improprement «réseaux sociaux» où des sociopathes et psychorigides règnent en maîtres. Ni ce que tout ce que le fol enthousiasme du grand nombre ou les injonctions de certains «prescripteurs» autoproclamés imposent à leurs contemporains. Je pratique, non sans une certaine délectation solitaire, «l’art de na pas lire» que le philosophe Schopenhauer recommandait à ceux-là qui  fuient la cohue de la foule crédule, ces drôles d’oiseaux qui se cachent pour lire et parfois pour rire. La preuve : le philosophe allemand bougon prévenait, non sans humour et  déjà à son époque au XIXe siècle, que «quand tout le monde parle d’un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera pas de lecteurs…».         

Mais revenons à cette citation à propos de la carrière extirpée à une lecture oublieuse. J’avais aimé cette phrase qui claque comme un aphorisme et dont la pertinence, aujourd’hui que j’évoque mes activités de journaliste du temps qui passe ne peut que me convenir. Peu importe le contexte dans lequel son auteur l’avait formulée. Elle me va tout à fait maintenant que je me remémore les étapes échevelées et les aléas de la profession sur lesquels  tanguais la barque de ma vie et de ma jeunesse. Je n’ai jamais choisi de faire ce que je n’ose nommer «une carrière» lorsque j’exerçais dans, comment dire?, cette profession, ce métier, ou cette activité en tant que journaliste. Et je n’étais pas le seul dans ce cas. Mais nous  étions si peu nombreux en ce temps-là (à peine une centaine et je portais le numéro 78 sur ma carte de presse). Il faut  rappeler que l’on n’a commencé à délivrer les cartes de presse professionnelles qu’au début des années 80. Longtemps, les journalistes étaient «réunis» dans un syndicat de la presse qui était dirigé, à tour de rôle, par les directeurs des journaux et donc membres dirigeants de tel ou tel parti, souvent de l’opposition officielle qui comptait principalement  trois formations politiques : l’Istiqlal, l’USFP et le PPS. Une entente tripartite était conclue pour instaurer une alternance après des élections convenues où la centaine de journalistes, dont nombre d’entre eux étaient militants ou sympathisants de l’une ou l’autre formation, ne votaient même pas. Nul besoin d’ailleurs puisque peu de journalistes oseraient voter contre leur propre directeur, une sorte de discipline du parti étant de rigueur. Un jour, suite à la désignation dans le cadre de l’alternance d’un nouveau président du syndicat, j’avais écrit une chronique d’humeur parue à la première page du journal Almaghrib et dans laquelle je me suis gaussé de ce magouillage entre «partis frères». J’ai cité, pour titiller ces partis plus ou moins progressistes, le cas du corporatisme syndical fasciste instauré par Mussolini et où «employeurs et employés» étaient réunis dans un même syndicat. En fait, on avait appris que lors des réunions avec le ministre de l’intérieur et l’information (autre oxymore de ce temps marocain), les patrons des journaux présentaient des revendications et autres doléances qui ne concernaient absolument pas les journalistes. Seules les subventions du papier journal, la réduction des notes de téléphone et de l’électricité et autres facilités relatives à la gestion de leurs entreprises  étaient négociées. Un membre «encarté» et influent du bureau du syndicat m’envoya une lettre manuscrite que je garde encore, non pas à publier sous forme de mise au point, mais comme une réponse «confraternelle» à ma chronique. Il m’y informa en exclusivité que les dirigeants du syndicat allaient se réunir avec les journalistes afin de créer deux chambres au sein de l’organisation, une pour les patrons et l’autre pour nous autres employés mal payés et corvéables à merci. Cette information me permit de revenir, dans une autre chronique d’humeur, sur cette improbable organisation syndicale qui réunissaient les intérêts divergents des dirigeants et des dirigés. D’où ce titre: «Le syndicat de la presse fait chambre à part». D’où aussi un malentendu qui a fait de moi, pour un temps court heureusement, un jeune syndicaliste de «la presse indépendante», moi qui ne savais même pas que l’activité que j’exerçais était une profession et à qui on disait que j’avais un emploi, sous prétexte que je portais une carte de presse. Une carte qui n’avait pas plus de valeur à l’époque que la CIN. Une carte enfin qui fermait plus de portes qu’elle n’en ouvrait, la seule qu’elle pouvait ouvrir, dans certains cas, étant celle d’un commissariat de police après convocation, voire pire lorsque le temps est incertain, lorsque une phrase dépasse la pensée et vice versa ou lorsque le censeur a lu et compris un texte à sa manière…Voilà peut-être pourquoi l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936), pamphlétaire et grand pourfendeur de la presse de son époque, conseillait cyniquement : «Il faut interdire la satire que la censure comprend».

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