Le journal d’un débutant (16)
24 juillet 2017
Najib Rfaif (569 articles)
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Le journal d’un débutant (16)

Et me voilà, seul et désargenté à l’orée des années 80, besognant dans un métier étrange et nouveau pour moi – le journalisme- en attendant la vie. Mon horizon était une ligne floue sous un ciel sans étoiles et sans réponses. Et soudain, une étoile filante est tombée comme un signe. Un signe de quoi ? Je ne savais pas.

A l’époque je n’interprétais pas les signes. Pas plus qu’aujourd’hui d’ailleurs. Mais j’ai longtemps été habité par ce rêve étrange et récurrent, celui d’être fait de mots, écrits ou sonores, et d’être toujours loin de là où je me trouvais. Je rêvais. Jusque-là, ce rêve de partance m’avait mené aux livres que j’avais lus auparavant, aux films que j’avais vus. Ils m’ont servi, à mes débuts et après, à gagner ma vie en écrivant sur les personnages et les histoires qu’ils contenaient, sur les émotions que je ressentais ; et, sur leurs auteurs, tout ce que je savais ou croyais savoir d’eux.

Ma première étoile filante tombée du ciel était une page de journal. Nommé responsable de la page quotidienne du journal après moins de deux années d’apprentissage : Batônnage de dépêches d’agences, activités régionales et autres rubriques des «chiens écrasés», comme on dit dans le langage imagé du métier pour nommer les tâches ingrates. Entretemps, et pour me changer les idées et me laver la tête de la prose ingrate que l’on m’imposait, je faisais, par intermittence et selon l’humeur, des incursions dans la page culturelle. Ce fut pour cela, m’a-t-on rapporté, que le directeur-fondateur du journal, Abdallah Stouky, remarqua mes prestations et me confia la responsabilité de ladite page. Elle était placée comme deuxième «vitrine» du quotidien, c’est-à-dire la dernière page quotidien ; ce qui était à la fois une nouveauté dans la presse marocaine et une distinction qui accordait de l’importance aux informations à caractère culturel. J’étais loin d’imaginer que ce que j’écrivais pouvait avoir un quelconque intérêt pour qui que ce soit en ce temps-là. Je n’avais du reste aucun retour, aucun signe d’encouragement, pas une remarque ni une critique même désobligeantes de la part de mes collègues de la salle de rédaction. La culture, il est vrai, n’était pas leur tasse de thé et ils avaient fort à faire avec l’actualité officielle et celle du monde tel qu’il allait et il n’allait pas bien. De plus, le quotidien Almaghrib, ainsi que son frère jumeau en arabe Al Mitaq al Watani , étaient devenus désormais les organes officiels d’un nouveau parti politique, le Rassemblement national des indépendants (RNI). Créé après les élections de juin 1977, par la volonté du Roi défunt HassanII, le parti était dirigé par l’ancien premier ministre Ahmed Osman. Ce dernier sera élu président du Parlement où son parti bénéficiait d’une large et confortable majorité.

Ma promotion «à la tête de la page culturelle quotidienne» n’avait, faut-il le préciser, aucun lien avec celle du président du parti et donc du groupe de presse. En revanche, si revanche il y a, elle me servit de havre abritant mes élucubrations et celles de certains écrivains et poètes dont les écrits, et certains de leurs idéaux meurtris ou trahis, étaient aux antipodes du discours «libéral du centre» du parti et, donc, de la ligne éditoriale du journal. Tout cela aurait sans doute été difficile à faire passer, n’eût été l’intérêt que le directeur général des deux quotidiens accordait à ces pages de culture, et plus tard à un supplément culturel qu’il me demanda de lancer et de m’en charger. Soucieux de garder à ces espaces une certaine autonomie, il veillait à ce que l’on me fichât une paix, j’allais dire royale, dans l’exercice de ma première et inattendue fonction de chef de rubrique. J’avais 27 ans et une fiche de paie. Personne ou presque à la rédaction ne savait que j’avais fait des études de sciences politiques à la Faculté de droit de Rabat. On m’aurait peut-être réservé un autre sort. Tous croyaient que j’avais étudié la littérature. Mais à vrai dire, peu à peu, je pense que tout le monde s’en fichait, à commencer par moi. Surtout moi, car cela arrangeait mes affaires culturelles.

Mon premier petit article de débutant fut consacré au très beau film de François Truffaut, L’homme qui aimait les femmes. Il y a pire comme début, me diriez-vous ! Sorti en 1977 en France, il n’apparut sur les écrans de la ville que deux années plus tard au cinéma «Renaissance». Le sujet de ce film porte sur l’amour unique et fou que le héros nourrit envers les femmes, toutes les femmes dans leur étourdissante diversité. Mais c’est un amour blessé, celui qu’un homme au passé complexe va trimballer jusqu’à sa mort. Pour moi, dans mes souvenirs, c’est surtout la prestation de l’acteur qui m’avait subjugué. En effet, Charles Denner, acteur de talent, disparu prématurément, y campe avec brio le personnage principal et lui prête sa voix grave, son regard doux contrastant avec un profil d’aigle prédateur, chasseur de proies plus ou moins consentantes. (Elles iront d’ailleurs toutes à son enterrement). Son jeu juste et mystérieux donne au film — dont une large partie de l’histoire est racontée en voix off-, le ton d’un roman en train d’être lu. On était à la fois face à un livre filmé et à un film livré au spectateur en mots et en phrases magiques. L’écho de ces mots résonne et trotte encore dans ma tête jusqu’à aujourd’hui chaque fois que je l’évoque. En effet, pour un journaliste débutant en ces années incertaines et dans une profession improbable, il y aurait eu pire comme début…

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