Le cercle du poète disparu (26)
8 novembre 2017
Najib Rfaif (572 articles)
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Le cercle du poète disparu (26)

Comme dans le début d’une triste chanson de Nass El Ghiwane, «Khayyi mate lbareh, welyoum jate khbarou» (Mon frère est mort hier et c’est aujourd’hui que la nouvelle nous est parvenue), j’ai appris la triste nouvelle du décès de Mon ami Ahmed Bouânani en ce dimanche du mois de février de l’année 2011 dans un glacial et bref texto envoyé par je sais plus qui : «Bouânani est décédé hier».

Rien d’autre. Comme une dépêche d’agence de presse qui veut être la première à annoncer une nouvelle, bonne ou mauvaise, qu’importe ! mais seulement pour en avoir la primeur et assurer le scoop. Triste scoop ! Plus tard dans la presse, il y aura les hommages, quelques fragments de la biographie de l’auteur, les témoignages de gens qui l’ont connu, fréquenté ou pas, lu ou vu ses films, courts métrages montés en maître-artisan du montage, apprécié notamment son unique et véritable long métrage, chef-d’œuvre en noir et blanc et sans douleur, lorsque certains de ses confrères se vautraient dans des kilomètres de pellicule en couleurs et en pure perte. En plus de compter comme collaborateur, au supplément d’Almaghrib, un auteur de la trempe de Mohammed Khaïr-Eddine, j’ai eu la chance et le privilège de recevoir et de publier de temps à autre des textes inédits de Ahmed Bouanani, l’écrivain, le poète, le grand lecteur et le fin connaisseur de la littérature dans toutes ses expressions. Cinéaste par ailleurs et excellent monteur diplômé de l’Institut des Hautes Etudes Cinématographiques de Paris (IDHEC), il était, dans le domaine de l’écriture tout au moins, un fervent pratiquant non pas de la procrastination, car il écrivait beaucoup, mais de la rétention de tout ce qu’il écrivait, en poésie comme dans la fiction à la fois littéraire et cinématographique. En sus de ces deux talents, Bouanani, ce que nombre de gens ne savaient peut-être pas, était un très bon bédéiste dont l’originalité et la qualité des traits, le découpage des planches et surtout la haute teneur du texte composant les bulles de sa BD pouvaient rivaliser avec les plus grands dessinateurs en vogue en France, notamment à Charlie Hebdo ou à Hara Kiri de l’époque du professeur Choron et de Cavanna. Publications que nous lisions en ce temps-là, censure oblige ô combien, sous le manteau ou la djellaba. Bouanani, lui, lisait et écrivait plutôt sous une couverture grise découpée dans une feutrine d’une texture plutôt rêche et spartiate, et pour cause ! Cette posture lui valait souvent d’être chambré par notre ami commun le nouvelliste arabophone, Driss Khoury (Ba Driss pour les intimes), qui lui avait trouvé un sobriquet en arabe—Khoury ayant un sobriquet pour tout le monde—«Cha3ir Al Kacchae» ou «le poète sous couverture». Cette étrange couverture appartenait probablement à un stock de celles qu’on distribuait aux conscrits pendant leur service militaire et dont je ne sais comment il s’était procuré quelques spécimens.

En tout cas, elle le tenait bien au chaud dans l’appartement de la rue d’Oujda, au quartier Hassane de Rabat, qu’il occupait avec son épouse Naïma, ses deux jolies jeunes filles, ses vastes rêves enfouis, ses livres lus et relus, ses manuscrits inédits et ses diverses et inclassables archives. Dans ce capharnaüm, nous étions quelques-uns de ses amis, assez rares car il fallait mériter son amitié, à prolonger tardivement nos discussions autour d’une bouteille, ivres de rires et de mots et passant d’un film vieux qu’il avait vu et décortiqué à un ouvrage introuvable qu’il avait lu et commenté. Souvent, et pour exprimer son désaccord ou son animosité envers un poète local jugé mauvais par lui, il esquissait une simple petite moue de dégoût, à peine un rictus, suivi d’un soupir qui résumait une bonne fois pour toutes le peu d’estime dans lequel il tenait et la personne et son œuvre. Gardant ses mots et son enthousiasme pour les auteurs qu’il admirait, son admiration avait souvent pour moi valeur de magistère. Car Bouanani savait à la fois choisir, lire et bien dire ce qu’il lisait. Mais il savait aussi, à mon grand regret, garder pour lui ce qu’il écrivait. Il écrivait beaucoup sur une planche qui rappelait paradoxalement, pour un laïc invétéré, celle des maisons coraniques, et toujours allongé ou presque sous cette étrange et mystérieuse couverture en fausse feutrine grise. Il écrivait des choses belles. Poésie, contes et courtes nouvelles qui ne tarderont pas parfois à se développer, à travers une belle arborescence littéraire, en textes plus longs: romans inachevés et autre essais. Il en reste sans doute encore des traces dont au moins deux manuscrits achevés et, dit-on, en cours de publication. J’ai pu, après moult conversations avec lui et non sans avoir essuyé plusieurs refus, arracher à son intraitable rétention le manuscrit de son premier roman «L’Hôpital». Publié par les éditions Al Kalam au début des années 90, maison créée par Jawad Bounouar où j’étais conseiller littéraire. Le livre sera réédité en France plus de 20 ans plus tard alors que son beau recueil de poèmes «Les persiennes», publié bien avant le roman aux éditions Stouky, est aujourd’hui épuisé. Au supplément culturel que je dirigeais, Ahmed Bounani n’était pas, et pour cause, un collaborateur des plus assidus. Il fallait batailler chaque semaine avec lui, passer en personne à son appartement, insister et multiplier les arguments jusqu’à l’épuisement avant de le voir extirper d’entre une pile de livres deux ou trois feuillets manuscrits rédigés dans une belle écriture à l’ancienne au stylo à encre, avec des pleins et des déliés et sans une seule rature. Il me les tendait non sans avoir poussé un de ses fameux soupirs qui en disait long sur le peu de cas qu’il faisait de cette «postérité». Aujourd’hui, j’ai la faiblesse de croire qu’il le faisait plus pour moi, par amitié, que pour son propre plaisir, ni même pour la modeste rétribution et encore moins pour la postérité. Esthète et perfectionniste jusqu’au moindre point- virgule (lequel ne devait pas couper la phrase n’importe où et jamais tant que l’idée qui y est enfermée n’est pas encore close), il avait à la fois le souci du détail, le respect de la belle langue, celui de sa retranscription et finalement de son bel emballage…

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