L’avocat des causes perdues
30 janvier 2018
Fadel Boucetta (393 articles)
0 Commentaire
Partager

L’avocat des causes perdues

Expulsé par les autorités coloniales, jean-charles Legrand devait faire quelques années plus tard un retour triomphal à Casablanca, où des milliers de Marocains, toutes catégories sociales confondues, lui réservèrent un accueil émouvant et chaleureux.

Et si l’on faisait un peu d’histoire, manière de rappeler aux générations actuelles le rôle de certains hommes peu ordinaires, qui ont contribué à l’existence d’un Maroc indépendant et moderne ? Récemment, déambulant en centre-ville, non loin du palais de justice, mon attention fut attirée par un groupe d’agents municipaux, affairés à visser une plaque sur le mur d’un immeuble. Renseignement pris, il s’agissait de commémorer la vie d’un citoyen parmi d’autres, français de surcroît, mais passionnément épris du Royaume, sa monarchie et ses habitants. Peu de gens connaissent son histoire, et beaucoup ignorent même jusqu’à son existence. Seuls les plus anciens juristes marocains ont gardé un souvenir ému de celui qui fut leur ami et confrère durant les années du Protectorat français. Il s’agit donc de Jean-Charles Legrand, surnommé l’Avocat des causes perdues, … et gagnées au péril de sa vie.

Juriste passionné, il avait décidé de mettre ses talents au service des Marocains poursuivis par la justice du Protectorat et partisans de l’accession à l’indépendance. Ce n’était pas sans risques, car l’époque était assez violente. Ainsi, un substitut général français fut assassiné à Rabat en 1958 pour avoir fait preuve d’indulgence envers certains émeutiers. Et bien des personnalités firent les frais de cette violence non contenue : médecins, commerçants ou industriels étaient quotidiennement menacés, par les tenants du statu quo, à savoir le maintien du Protectorat en place, défendant ainsi des intérêts particuliers et non l’intérêt général. De 1953 à1955, Me Legrand fut de tous les combats. «Je parle au nom des silencieux, des torturés des geôles de police, mais aussi en celui des humbles inconnus du douar ou de la médina». Il avait pour clients les plus démunis, ceux qui, animés par un espoir vivant, croyaient en l’indépendance du Maroc.

Pour Me Legrand, cela ne fut toujours pas aisé car les tensions étaient immenses. En témoigne cette matinée du 14 juillet 1955, durant laquelle certains Français opposés à l’Indépendance décidèrent tout simplement de le tuer. Et voilà notre avocat retranché dans son appartement casablancais, faisant le coup de feu, et tenant ses agresseurs à distance grâce à son petit révolver. Il dira par la suite: «En ce moment, j’ai vite réalisé que la police ne réagirait que mollement». Et de fait, s’il eut la vie sauve ce jour-là, c’est certainement grâce à l’intervention des voisins alertés par les tirs, que par l’intervention de la maréchaussée. Résolument monarchiste, il estimait que le retour de feu SM Mohamed V d’exil n’était dû ni aux politiques, ni aux penseurs en tous genres, mais «à l’ouvrier, au savetier, au boulanger, au fripier et au marchand de menthe, qui, un jour ont quitté leur travail et se sont voués au combat pour leur Roi et leur Patrie».

Me Legrand méritait donc d’avoir une plaque commémorant ses prises de position courageuses, d’autant plus qu’à la même époque d’autres avocats français soutenaient la politique française officielle, refusant toute idée d’indépendance du pays. Plusieurs d’entre eux, par ailleurs membres d’une organisation terroriste nommée «Présence Française», furent expulsés du Maroc dès 1956, une fois l’Indépendance acquise.

Par ailleurs, et au-delà de ses engagements courageux, Me Legrand était aussi connu pour sa maîtrise de la rhétorique juridique, et pour ses plaidoiries flamboyantes qui attiraient les foules. Il ne craignait pas, lors de la défense des patriotes et résistants marocains jugés par des Cours martiales, d’affronter et de s’opposer violemment aux magistrats, à qui il reprochait une vision étriquée de l’Histoire en marche. Il fut en charge de la défense du résistant Ahmed Rachidi, et sa plaidoirie demeure un modèle du genre, que tous les avocats pénalistes devraient connaître (disponible sur la Toile). Expulsé par les autorités coloniales, Me Legrand devait faire quelques années plus tard un retour triomphal à Casablanca, où des milliers de Marocains, toutes catégories sociales confondues, lui réservèrent un accueil émouvant et chaleureux. A quand une rue portant son nom ?

Commentaires

0 Commentaire Soyez le premier à donner votre avis

Commentez cet article

Your data will be safe! Your e-mail address will not be published. Also other data will not be shared with third person. Required fields marked as *