L’arbre qui gâche l’euphorie
26 avril 2018
Najib Refaif (599 articles)
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L’arbre qui gâche l’euphorie

Monde d’hier ou monde d’aujourd’hui, sommes-nous condamnés à inventer tous les jours des légendes pour réchauffer nos âmes faussement mystiques ?

Qu’est-ce que la fiction sinon ce monde recréé où le rêve est plus fort que la réalité ! N’importe quel romancier, tout poète et chaque doux rêveur, tête en l’air et regard levé vers le ciel étoilé, pourrait faire sienne cette définition de la fiction. «Nous sommes tous dans le caniveau, disait Oscar Wilde, mais certains regardent les étoiles». Cependant, la fiction ce n’est pas toujours le contraire du réel. Elle en est l’autre façon de le vivre ou de le supporter. C’est ainsi que naissent les croyances. C’est pour cela aussi que d’aucuns les inventent pour nous ; pas toujours pour notre bien, mais assurément pour le leur. Démagogues et faux pédagogues, marchands de bonheur au rabais et du «prêt-à-penser» ou politicards en mal de suffrages. Et puis il y a la «sainte ignorance», produit dont les effets émollients anesthésient l’esprit et la pensée.

Dans les années 80, la rubrique des faits divers de la presse marocaine rapportait le cas étrange d’un arbre qui «pleure des larmes de sang» au centre-ville de la capitale. Les rubricards des deux ou trois journaux ayant pignon sur rue rivalisaient en gros titres alarmistes et en manchettes catastrophistes. L’arbre qui pleure parce que les responsables du chantier avaient entrepris de le couper afin de respecter le plan dessiné par l’architecte en charge du projet. Il s’agissait du chantier de l’actuel siège de la CDG où les cimes d’un arbre, un bel eucalyptus quasi centenaire déjà à l’époque, surplombaient le célèbre et ancien marché aux fleurs. Une simple incise faite par un ouvrier dans le tronc de l’arbre laissa ruissseler une épaisse coulée de sève de couleur rouge vif. «Du sang ! du sang!», crièrent quelques passants. Il n’en fallut pas plus pour qu’une foule de badauds s’agglutina autour de l’arbre et invectiva les ouvriers qui s’apprêtaient à abattre le vénérable eucalyptus. «Honte à vous! H’chouma 3likoum ! Laissez cet arbre tranquille. Il pleure du sang et vous voulez l’achever». C’était le monde d’hier, le Maroc d’avant les réseaux sociaux, de la société civile qui veille au grain et des écolos et militants pour la protection de la nature et de l’environnement. Alertés par le bouche-à-oreille, quelques journalistes de la presse écrite et des pages subalternes se précipitèrent pour constater les faits et prendre quelques clichés en noir et blanc. Tant pis pour le rouge sang de la sève comme preuve visible, magique et incriminante. Mais la légende en dessous de la photo fera état de la couleur de ce liquide qui coulait telle une grosse larme d’un être vivant blessé. La foule qui, des jours durant, va défiler devant «l’arbre qui pleure» était partagée en deux camps. Une large partie en appelait avec force incantations à Dieu et aux saints de la ville pour chercher des explications à ce drame; et une minorité de passants cultivant l’approche rationnelle qui demandait qu’un prélèvement de l’arbre fût envoyé à l’institut agronomique afin d’en avoir le cœur net. Pensée rationnelle contre croyance magique. Mais le cœur gros de chagrin et la pensée magique chevillée au cerveau, c’est le premier camp qui, par le nombre autant que par la forte croyance, eut gain de cause. Mais à la joie de tous, l’arbre sera finalement épargné. Du haut de son feuillage touffu, il contemple encore aujourd’hui le nouveau marché aux fleurs, la galerie d’art de la CDG et les cafés adjacents…

Le monde d’hier a cédé la place au monde d’aujourd’hui. D’un arbre magnifique et blessé à un arbre «magique» et incriminé. Cette fois-ci, près de trois décennies plus tard, ce sont les sites électroniques et les réseaux sociaux qui vont bruisser de ce vent de panique qui a soufflé sur un petit collège de la paisible ville de Tata. Il paraît que, pendant une semaine, 6 élèves, notamment de jeunes filles, se sont évanouies sans raison apparente. Les parents des élèves ont incriminé un «djinn» qui habiterait un arbre trônant dans la cour du collège. Devant la panique des parents et afin de mettre un terme à toutes les spéculations, les responsables ont tranché dans le vif et… coupé l’arbre «ensorcelé». Cependant, tout cela ne va pas mettre fin aux évanouissements de certains élèves. Les services de la Santé, quant à eux, se perdront en conjectures et avanceront raisonnablement des explications psychologiques ou nutritionnelles. Certains élèves sujets à ces évanouissements ne prendraient, avant leurs cours, ni leur petit-déjeuner, ni même leur déjeuner. En attendant un diagnostic plus fouillé, l’arbre incriminé a été déjà sacrifié. Ironie du sort (ou du sortilège?), le collège en question porte le nom d’Ibn Sina (Avicenne), grand savant éclairé, médecin et philosophe musulman du Xe siècle. Monde d’hier ou monde d’aujourd’hui, sommes-nous condamnés à inventer tous les jours des légendes pour réchauffer nos âmes faussement mystiques ? C’est un poète, Patrice de la Tout du Pin, qui disait : «Les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid». Peut-être, mais afin de ne plus couper ces arbres qui gâchent l’euphorie, ne peut-on pas prétendre à la fois à une âme mystique et à un cerveau critique ?

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