La tyrannie de la «vérité»
27 décembre 2016
Najib Rfaif (573 articles)
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La tyrannie de la «vérité»

Noudelmann constate que si le désir de vérité sera toujours, vivace, la fin du mensonge semble impossible, il craint même qu’elle n’ait un effet pervers: «Ce monde où chacun serait transparent à tous imposerait une tyrannie de la vérité qui ne laisserait aux individus aucune zone d’ombre, aucune intimité à l’écart des yeux inquisiteurs».

«Il n’y a qu’un seul art, l’art d’omettre», disait un critique à propos de Balzac. Et d’expliquer : «Un écrivain qui saurait comment couper pourrait transformer n’importe quelle gazette en une épopée homérique». Omettre ou couper, est-ce mentir ? Mentir c’est essayer de rendre vrai ce qui est faux afin d’obtenir ou d’arriver à quelque chose en tirant donc profit de ce mensonge : arriver au pouvoir ou s’y maintenir (on prête souvent ce trait aux politiciens partout à travers le monde), obtenir un poste de responsabilité, sinon au moins de l’estime ou de la reconnaissance. A ce train, tout le monde ou presque mentirait donc parce que dire la vérité ne ferait pas toujours du bien. Mais les coupures ou omissions de Balzac visées par la citation ci-dessus ont des excuses: celles du romancier qui fabrique des histoires fictives en coupant dans la réalité des morceaux choisis pour les besoins d’une bonne narration. C’est cela qui fait du bien à ces lecteurs, nombreux depuis plus de deux siècles. Son talent aidant, il sait «mentir-vrai», comme dirait le poète Aragon qui n’était pas en reste dans ce domaine, notamment dans ses prises de positions politiques –en tant que membre du Parti communiste français– souvent aux antipodes de ses écrits poétiques. Mais n’est-ce pas de lui qu’il s’agissait dans la chanson de Jean Ferrat lorsqu’il chantait  en soutenant que «les poètes ont toujours raison» ?

Laissons politiciens, poètes et romanciers couper ou omettre dans leurs faits et écrits et passons aux philosophes. On a souvent cité le cas de Jean-Jacques Rousseau, auteur d’un ouvrage célèbre sur l’éducation des enfants, «Emile», et le fait d’avoir abandonné sa progéniture dans un orphelinat. Peut-on donc, lorsqu’on est philosophe, proclamer des idées dans des livres et épouser leur contraire dans la vie au quotidien ? Le cas de Rousseau n’est certes pas le seul et c’est ce que passe en revue un ouvrage récent de François Noudelmann, enseignant et chercheur à Paris et à New York, et ayant dirigé le Collège international de philosophie. Dans «Le génie du mensonge» (éditions Max Milo), l’auteur par précaution– et pour cause, lui-même ayant été à la tête d’un collège de philosophes– écrit dès l’introduction: «La condamnation morale du mensonge empêche d’en apprécier la complexité». Par la suite, Noudelmann analyse le concept de vérité, dans un chapitre intitulé joliment «Le pathos de la vérité», chapitre dans lequel il explique d’où nous vient cet amour de la vérité, un amour qui libère autant qu’il emprisonne l’homme qui dit la porter, mais  qui l’impose à autrui car il en a besoin pour prouver sa sincérité. C’est à partir de ce «pathos de la vérité» que les philosophes construisent ou fabriquent des concepts, car c’est là leur métier et pour certains leur raison d’être. De Rousseau, Kant, Kierkegaard à Michel Foucault, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, de nombreux philosophes cités ici se sont inventé des personnages jouant un double «je». Beauvoir par exemple,  dont le célèbre ouvrage «Le deuxième sexe» a fait autorité auprès des mouvements féministes, infatigable  militante elle-même pour la libération de la femme, vivait une relation amoureuse de femme soumise avec l’écrivain américain, Nelson Algren. Les lettres qu’elle envoyait à son amant démontrent par leur teneur une contradiction totale avec ce qu’elle préconisait. De même que Sartre et son engagement ou son comportement ambigu lors de l’Occupation, Kierkegaard et ses multiples écrits sous divers pseudonymes : il écrivait des livres à caractère religieux et menait une vie de libertin. D’autres penseurs ont été passés finement par le détecteur de mensonges implacable de Noudelmann. Mais l’auteur du «Génie du mensonge» ne juge ni ne condamne ces doubles vies ; tout au plus tente-t-il d’expliquer les omissions, les contradictions de ces philosophes et leurs accommodements raisonnées avec un vécu, un réel lequel, plus tard et pour la postérité, deviendra de l’histoire, celle des idées et de la pensée. Mais qui a dit que l’Histoire en général, elle-même, est construite sur les vérités d’hier? Quant aux vérités de demain, sur quels omissions, coupures ou mensonges seront–elles bâties ? A la fin de son ouvrage, Noudelmann constate que si le désir de vérité sera toujours vivace, la fin du mensonge semble impossible, il craint même qu’elle n’ait un effet pervers : «Ce monde où chacun serait transparent à tous imposerait une tyrannie de la vérité qui ne laisserait aux individus aucune zone d’ombre, aucune intimité à l’écart des yeux inquisiteurs».

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