La ligne du temps (19)
20 septembre 2017
Najib Rfaif (576 articles)
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La ligne du temps (19)

j’ai compris que le seul moyen de s’informer et d’anticiper les activités culturelles futures, c’est encore de se lier d’amitié avec les artistes.

J’ai longtemps douté de mes capacités à diriger une rubrique culturelle. Hormis mes lectures diverses et contrastées, ma passion pour la littérature et le cinéma, mon attirance envers la musique en général et la chanson à texte ( Brel, Brassens, Bob Dylan, Abdelwahab, Oum Kalthoum, Faïrouz …) en particulier, je ne savais rien des autres expressions artistiques. Sauf peut-être ce que j’avais lu biographies et essais à propos des auteurs du théâtre classique, mais dont les œuvres faisaient déjà partie intégrante d’un monde littéraire encombré que je me suis construit d’une manière anarchique au gré de mes lectures variées. Mes études de droit ne m’avaient guère aidé à structurer tout ce que j’avais ingurgité et souvent mal digéré.

En philosophie par exemple aussi bien qu’en histoire ou en sociologie de la littérature. Si bien, ou plutôt si mal, que ma culture générale anachronique me faisait passer de Henry Miller à Rabelais, de Zola à Dos Passos et de ce dernier à Ronsard ou Verlaine ou Homère. Contrairement à certains de mes amis qui avaient étudié au sein de la Mission française des années 60 et 70, je n’avais pas compulsé le fameux manuel, «Lagarde et Michard», bible des primo littéraires un peu partout, en ce temps-là, dans les pays francophones.

Je l’avais certes vu chez un ou deux élèves de la Mission, et parfois consulté au Centre culturel français à Fès, mais il ne figurait pas dans les programmes des classes dites de «lettres modernes» des lycées marocains. Voilà pourquoi ma ligne du temps, «Time line», cette frise chronologique de la culture littéraire remontait un temps bizarre, quasi «einsteinien», passant du futur au passé et vice versa, telle une horloge sans cesse retournée ou un sablier empli de flocons de neige et mis dans les mains d’un enfant abandonné…

C’est donc lesté de ce bagage fait de bric et de broc littéraire que je me suis retrouvé en charge des choses de la culture dans un journal en ce début des années 80. Mais quid des activités culturelles et artistiques locales ?
Car il ne s’agissait pas de tartiner sur le roman du XIXe siècle, ni de l’actualité culturelle d’un autre pays, mais bien de ce qui se passait ici et maintenant en vertu du fameux principe de proximité de l’information. Principe que j’étais souvent amené à ignorer ou à m’en affranchir et pour cause ! La vérité est qu’il ne se passait pas toujours des choses dignes d’intérêt. Lorsque c’est le cas, encore fallait-il être au courant à l’avance, s’informer sur son contenu, sa teneur et ses prestataires. Le temps n’était pas encore à la communication, au marketing et autres affichages et matraquage publicitaire. Telle exposition d’art plastique, par exemple, pouvait être montée dans une confidentialité qui frise le secret défense. Seul l’artiste et certains de ses confrères en plus d’amis de ces derniers en auront vent et se déplaceront ou pas.

Par chance, et contrairement à une représentation de théâtre ou la projection d’un film, rares opportunités du reste, l’expo pouvait se maintenir une quinzaine de jours (dans une galerie privée ou publique, à Bab Rouah) et compter sur le bouche à oreille. J’ai compris dès lors que le seul moyen de s’informer et d’anticiper les activités culturelles futures, c’est encore de se lier d’amitié avec les artistes. Ainsi, peu à peu, en annonçant dans la page culturelle telle expo ou préparation d’un film ou pièce de théâtre, je me suis fait, sinon des amis, du moins des sources peu ou prou dignes de foi. Peu, car tout ce que prépare ou pense entreprendre un artiste n’est pas certain à cent pour cent.

L’ambition démesurée de quelques artistes, les aléas de la vie culturelle, ou de la vie tout court, l’absence de moyens, la méfiance des autorités envers telle activité, voire tel créateur pouvaient renvoyer ces prestations aux calendes grecques, lesquelles n’avaient rien à envier, en termes d’incertitudes, à celles de notre temps marocain. Il nous arrivait dans la rubrique consacrée à la culture, voire en page une, d’annoncer la préparation, et donc la sortie prochaine d’un long métrage alors qu’il n’était encore qu’une vague idée gisant dans la tête d’un cinéaste. Seul un pitch alléchant servait de dossier de presse appuyé par un entretien, «à bâtons rompus» comme on disait, avec le cinéaste à propos de tout et de rien. Souvent à propos de rien ou de pas grand-chose. Mais que de bâtons avons-nous rompus pour annoncer la naissance d’un film ou le montage d’une pièce de théâtre ! C’était la vie rêvée de l’art et de la culture. Une pensée magique.

Une façon de conjurer le sort fait à ce qui donnait sens à notre vie. Et doublement pour ma part, car c’était mon seul et unique moyen de gagner ma croûte sans perdre le reste, c’est-à-dire l’essentiel : ma liberté de penser.

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