28 mai 2004
Hind Taarji (537 articles)
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La culture, un antidote à  la barbarie

A la tête de la plus puissante nation
du monde, sévissent des apprentis sorciers qui, acquis à cette vision des relations entre les cultures, agissent pour transformer les différences en antagonismes irréductibles.

Enfin, quelque chose dans les infos du matin qui nous fasse sourire ! Fahrenheit 9/11, le pamphlet anti-Bush du réalisateur Michael Moore a remporté la Palme d’or du Festival de Cannes 2004. Michael Moore est ce même Américain qui, lors de la précédente cérémonie des Césars, avait lancé un mémorable «Shame on you, Mister Bush !» (honte à vous Monsieur Bush !) après avoir remercié la France de s’être opposée à la guerre en Irak.
Certains commentateurs ont reproché à mots couverts au jury de la 57e édition du Festival de Cannes d’avoir privilégié le politique au détriment des qualités purement artistiques de l’œuvre mais qu’importe. Lors de sa projection, ce fut debout, par une standing ovation, que les festivaliers ont salué Fahreinheit 9/11. Construit autour d’images et d’extraits d’interviews de Georges W. Bush, le documentaire brosse un portrait au vitriol du président américain. Il dénonce la guerre en Irak et la politique étrangère actuelle des USA. En recevant son trophée, Michael Moore l’a dédié à tous ceux qui, en Irak ou ailleurs, souffrent des méfaits de la politique américaine. A ce jour, Fahreinheit 9/11 n’est pas distribué aux USA, faute de distributeur qui ait accepté de le faire. Cette palme va peut-être aider dans ce sens et permettre aux Américains – les seuls à ne pas y être autorisés, a plaisanté l’intéressé – de voir le film. Michael Moore se bat pour faire prendre conscience à ses concitoyens qui est vraiment l’homme aux commandes de leur pays. Cet engagement rappelle combien assimiler un peuple à ceux qui le dirigent est à la fois erroné et injuste. La palme décernée au cinéaste l’a d’ailleurs été par un jury dont quatre membres, sur les neuf qui le composent, étaient américains. De l’intérieur même des USA, des intellectuels et des artistes élèvent leur voix pour dénoncer la dangerosité de cette croisade du «Bien contre le Mal» menée par les néo-fondamentalistes au pouvoir à Washington. Croisade dont l’une des conséquences les plus terribles est de donner une forme de réalité à la théorie combien inquiétante d’un Huntington sur le choc des civilisations. Le fait est que nous nous retrouvons dans une situation où, à la tête de la plus puissante nation du monde, sévissent des apprentis sorciers qui, acquis à cette vision des relations entre les cultures, agissent pour transformer les différences en irréductibles antagonismes. Et les événements de ces dernières semaines nous montrent dramatiquement à quel point ils y parviennent. La décapitation en direct de l’otage américain Nick Berg, en Irak, a été perçue par les consciences occidentales comme le summum de la barbarie. Et cela l’est. Mais les tortures et les humiliations infligées aux prisonniers dans la prison d’Abou Ghraïb le sont aussi. Ce n’est pas comparable, a-t-on pu lire ou entendre dans les médias occidentaux. Certains commentateurs ont été jusqu’à parler «d’esprit de bizutage» pour décrypter les scènes d’humiliation sexuelle. Aux yeux d’un public occidental, peut-être, mais, pour le Moyen-Orient, c’est méconnaître lourdement l’échelle des valeurs. L’atteinte à l’honneur constituée par les sévices sexuels est la pire qui puisse être. Pire même parfois que la mort. N’existe-t-il pas encore, dans cette région du monde, des crimes d’honneur où des frères tuent leur sœur parce qu’elle s’est fait… violer ! C’est dire combien les images de ces Irakiens nus et enchaînés en position de sodomie ou de fellation touchent l’Arabo-musulman dans ce qu’il a de plus tabou. Tout comme l’Occidental, face à cette mise en scène insupportable de mort en direct. Car, pour ce dernier, la valeur première reste la vie. Par cet échange réciproque d’atrocités, pour chaque camp désormais, la barbarie s’identifie au visage de l’autre.
Pour autant, faut-il baisser les bras ? Les prises de position courageuses d’artistes comme Michael Moore nous montrent que non. Et nous rappellent qu’il demeure des antidotes majeurs pour lutter contre les processus de déshumanisation : l’art et la culture. A Rabat, les organisateurs de ce magnifique festival qu’est Mawazine l’ont compris. Les «rythmes du monde» sont venus ranimer les lieux enchanteurs mais endormis de la capitale. Petits et grands vibrent aux sons de la samba colombienne dans les jardins luxuriants du Chellah alors que le Bouregreg rosit sous les dernières lueurs du crépuscule! Et quel fantastique spectacle que ces milliers de jeunes qui chantent et dansent, emportés par la voix envoûtante du Liban, mariée à la sensualité explosive de Cuba. Ces moments de bonheur pur où les frontières tombent et où la seule idéologie qui compte est celle de la vie pour lutter contre le tandem Bush-Ben Laden, voilà ce dont, tous, nous avons besoin

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