Jouer à cash-cash avec l’argent
20 décembre 2016
Najib Rfaif (565 articles)
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Jouer à cash-cash avec l’argent

En ces temps d’abstraction numérique où de plus en plus de produits de l’économie sont en passe de se dématérialiser sous nos yeux, il en est un dont on va avoir du mal à le voir disparaître matériellement parlant.

La monnaie. Sa charge symbolique, autant que ses fonctions vitales sont ancrées dans l’imaginaire des hommes, riches ou pauvres, depuis des siècles. Faisons un peu d’économie pour les nuls, sans pour autant nous tromper de rubrique dans ce journal, car il s’agit ici d’une simple chronique d’humeur. La monnaie, selon la définition basique, c’est «l’ensemble des actifs de l’économie que les individus utilisent régulièrement pour acheter des biens et services à d’autres individus». Elle a des fonctions dans l’économie : c’est un moyen d’échange, une unité de compte et une réserve de valeur. Ces fonctions lui permettent de se distinguer des autres actifs de l’économie qui sont les actions, les obligations, les biens immobiliers et autres. On ne parlera donc ici que de la monnaie, sonnante et trébuchante, lorsqu’il s’agit des pièces et surtout s’agissant de billets, donc de papier et donc de matière palpable. Une expérience a commencé en Suède afin de remplacer la monnaie locale, la couronne, par une «e-couronne». Dans ce pays où, déjà, très peu de transactions se font en cash (2%), cette décision a tout de même lancé un débat entre ceux qui sont pour les billets et autres pièces accessibles à tous, et les défenseurs des transactions et paiement électroniques. Bien sûr, la décision finale reviendra à la Banque centrale, mais certaines banques n’acceptent plus de liquide et, d’ores et déjà, de nombreux guichets automatiques ont disparu alors que des distributeurs ne distribuent plus d’espèces. Résultat, on est parfois prié de payer jusqu’au petit café du matin avec son smartphone. Tout cela a entraîné une résistance de la part de ceux qui ne manipulent pas les moyens modernes de communication et certains nostalgiques de la bonne vieille monnaie. Sans compter ceux qui voient là une nouvelle stratégie des banquiers visant à faire encore plus de profit sous couvert de moderniser les prestations et sur le dos des clients. On se doute bien que les banques trouvent dans tout cela leur bonheur et leur compte en économisant les frais entraînés par la gestion du liquide et, bien entendu, tout en faisant payer électroniquement d’autres frais à leur e-clients. Cependant, de plus en plus de gens, notamment les jeunes, ne sont pas surpris par une telle évolution des choses et notamment la dématérialisation de l’argent. Nés dans l’abstraction du numérique et encadrés depuis leur début de la consommation par une e-économie omniprésente, ils ont été préparés à une telle liquidation, si l’on ose dire, de la monnaie matérielle en tant que «réserve de valeur et moyen d’échange».

Autres temps, autres mœurs, diront les sages dont les dits et proverbes qu’ils ont filés à travers les siècles à propos de l’argent sont inépuisables. Paradoxalement, il va donc falloir remballer tout cela et le répertorier parmi les richesses du patrimoine… immatériel, c’est-à-dire dans les musées ou dans la littérature. En effet, l’argent, et la monnaie sous toutes leurs formes matérielles (pièces, billets et autres), a constitué un sujet éternel de l’humanité et a été sans cesse investi de toutes les passions, tristes ou heureuses. Lié intrinsèquement au pouvoir dans toutes ses expressions, l’argent a été et demeure le nerf de toutes les guerres, le symbole de toutes les cupidités. Tenu souvent pour responsable de l’avilissement des consciences, il ne fait pas le bonheur, disent les uns, tout en demeurant convoité par tous ; il n’a pas d’odeur, ajoutent d’autres en magouillant en douce tout en se bouchant le nez et en fermant les yeux… Bref, l’argent, vocable et métonymie qui renvoie au minerai du même nom et dont on frappait la monnaie, est l’autre nom de ce Mal qui pourrait faire du Bien et vice versa.

Toutes ces considérations, diriez-vous, nous éloignent des distributeurs de billets lesquels, chez nous par exemple, commençant à peine à faire partie du mobilier urbain et voilà qu’ils seraient déjà menacés tôt ou tard par la e-monnaie. On commençait à peine à prendre plaisir en jouant à «cash-cash» avec ces drôles de machines à cracher du cash en billets de toutes les couleurs. On imagine d’ici le tableau si l’on venait à dématérialiser tout cela, car ce n’est plus de la science-économique-fiction et aujourd’hui, on est déjà demain, valeur après demain dans cette économie mondialisée qui caracole. Mais après tout, au vu du nombre de smartphones en circulation ici, on serait tenté d’y croire. C’est jouable, disent les enthousiastes. Allez, soyons fous ! Sauf, me rappelle-t-on au service «Economie», il ne suffit pas de brandir un téléphone mobile, déjà difficilement rechargé en prépayé : il faut disposer d’un compte en banque et y être solvable.  Voilà qui est dit. Alors qu’est-ce qu’on dit au monsieur qui nous a expliqué ? On a envie de prononcer, comme le poète chilien Pablo Neruda : «Un seul mot, usé, mais qui brille comme une vieille pièce de monnaie : merci !».

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