16 avril 2004
Lavieeco (24254 articles)
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Etat de droit et Derb Ghallef

A Derb Ghallef tout est illégal. Les produits vendus proviennent de la
contrebande, de la contrefaçon ou du recel de vols à domicile. On
y fait, en fermant les yeux, du «social» qui détruit des centaines
d’emplois et prive le budget de ressources considérables.

Un cinéaste marocain ayant appris que son dernier film se vendait sur CD à Derb Ghallef s’est déplacé pour protester. Il a évité le lynchage en piquant un sprint, sans qu’un seul «chineur» prenne sa défense. Pourtant ce samedi-là ils étaient des milliers. Les commerçants qui l’ont poursuivi étaient sûrs d’être dans leur droit puisqu’«il voulait leur enlever le pain de la bouche».
A Derb Ghallef, aujourd’hui, les CD et les DVD sont une industrie florissante, totalement illégale, mais affichée. Cela pose une série de problèmes. D’abord les droits d’auteur passent à la trappe quand il s’agit d’œuvres artistiques. Les logiciels piratés sont légion, vendus à quelques dizaines de dirhams quand ils se négocient en millions de centimes dans leur version légale, d’où l’attrait pour les utilisateurs. Les commerçants sont donc tous des receleurs aux yeux de la loi.
Ce viol manifeste de la loi est un frein aux investissements étrangers et cause un tort énorme à l’image du pays. Deux entreprises de grande envergure ne veulent plus entendre parler du Maroc. Canal Horizon à cause de Derb Ghallef et Continental à cause d’un phénomène similaire : la contrebande.
Cette attitude permissive me rappelle une anecdote véridique. Au début des années 90, un juif marocain installé au Canada avait invité un groupe d’investisseurs. Ceux-ci ont été reçus par le ministre du Commerce un jour férié. Après l’entretien, le ministre conduit lui-même ses invités au restaurant. A l’issue du déjeuner, l’un des canadiens soupire: «Cela fait trois heures que vous nous parlez des garanties pour l’investisseur, mais vous même n’avez respecté aucun feu rouge !». Le phénomène Derb Ghallef n’est pas marginal et son coût pour le développement ne l’est pas non plus. L’argument massue qui est ressorti pour justifier la permissivité est le social. Cela est totalement faux, ce réseau est un réseau mafieux, qui brasse autant de capitaux sinon plus que le cannabis. Ainsi «Almiloudi», album piraté et transformé en parodie d’un dessin animé, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Combien y-a-t-il de CD importés au Maroc ? Quels moyens de repiquage sont utilisés pour atteindre un prix aussi compétitif ? Car seule une fabrication à grande échelle peut réduire les coûts d’une manière aussi drastique. Les pauvres hères qui vendent partout le produit final travaillent en fait pour une mafia au-dessus des lois.
Les artistes marocains, déjà fortement malmenés par la crise du secteur, risquent d’en pâtir. Les pièces théâtrales sont mises en vente, maintenant ce sont les films, sans que leurs auteurs touchent un centime. Les produits de la «CD connection» étant distribués partout au Maroc, cela réduit d’autant les chances d’une carrière nationale de ces œuvres.
A Derb Ghallef tout est illégal. L’occupation du terrain, facilitée par des élus corrompus, n’a qu’une légitimité apparente. Les produits vendus proviennent de la contrebande, de la contrefaçon ou carrément du recel de vols de domicile. Les autorités savent exactement de quoi il en retourne. Ce sont des milliards qui transitent mensuellement par ce souk. Comme Derb Omar autrefois, chaque petite cabane n’est que le lieu de négoce. Des magasins beaucoup plus grands abritent la marchandise qui arrose les autres régions du Maroc. L’Etat y perd, l’économie aussi. Le «social» fait à Derb Ghallef en fermant les yeux détruit des centaines d’emplois et prive le budget de ressources considérables.
Dernier point qui a son importance pour les parents. Les adolescents et pré-adolescents adorent «chiner». Aujourd’hui, à Derb Ghallef, circulent plusieurs produits hard. Ainsi en est-il des paroles d’un goût douteux qu’on a adaptées à une célèbre chanson de Nass El Ghiwane. Une certaine parodie de dessin animé est, elle, carrément pornographique. D’autres produits arriveront… Qui protège les mineurs ? Des films hard sont vendus à des enfants en bas âge. Or, au-delà de toute considération morale, il est prouvé que le contact avec cette vision de la sexualité est fortement destructurant pour les adolescents.
Je ne peux clore ce chapitre sans parler de l’utilisation de ces parodies en publicité. Les droits d’auteur ont-ils été payés ? J’en doute fortement. Si c’est le cas, l’entreprise, l’agence de pub et les deux chaînes TV sont coupables et peuvent être poursuivies. Nous avons peut-être besoin d’un tel scandale pour nous rendre à l’évidence : la construction d’un Etat de droit est antinomique avec l’existence de «délits tolérés». Le reste n’est que lâcheté intellectuelle

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