Et si Confucius avait  raison ?
14 mai 2013
Najib Refaif (606 articles)
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Et si Confucius avait raison ?

« Dépasser le but ce n’est pas l’atteindre ».

«Dépasser le but ce n’est pas l’atteindre». Ainsi parlait Confucius et d’autres après lui, et peut-être même avant lui si l’on veut croire que, de tout temps, la sagesse a accompagné les hommes afin de tempérer la cavalcade de leur existence. On peut aussi interpréter cette maxime comme on veut, car telle est souvent la fonction d’une maxime. Mais à l’ère du vite et de l’accumulation rapide, et en ces temps agités où nombreux sont ceux qui s’évertuent à dépasser le but fixé en croyant gagner plus, cette parole de bon sens n’en n’a justement qu’un seul : celui de la flèche qui dépasse la cible mais ne l’atteint pas. Or qu’est-ce qu’un but ? Mot d’origine obscure nous dit le dictionnaire, tout en fournissant moult acceptions selon le contexte et les sens figurés ou métaphoriques. Toujours est-il qu’un but est ce point ou objectif que l’on se propose d’atteindre afin de réaliser un projet ou un désir. On nous dit souvent que dans la vie il faudrait avoir un but si on veut la réussir. L’objectif ici étant de trouver un travail et de subvenir à ses besoins. Au Maroc, on connaissait ces bons conseils de nos parents insistant sur le fait d’aller à l’école pour décrocher une «wadifa» et rien d’autre, c’est-à-dire devenir fonctionnaire. Normal, car jusqu’à il y a une dizaine d’années, la fonction publique était le nec plus ultra sinon l’horizon indépassable pour des parents impécunieux et peu ou jamais scolarisés. Ce qui était, mais est, hélas, encore le cas d’une importante frange de la population. D’où une surpopulation fonctionnarisée budgétivore et inconséquente. Cependant, depuis le triste happening quotidien des diplômés chômeurs devant le Parlement on a révisé ses ambitions. Mais c’est là une autre histoire qui n’est pas le… but de cette chronique, si tant est que celle-ci en ait un.   

Et puis il y a le but que se fixe une entreprise commerciale ou financière en entreprenant tel investissement ou en lançant tel projet. Ici, en général on se propose d’atteindre un but afin de réaliser un objectif, c’est-à-dire tirer un profit sonnant et trébuchant. Seulement voilà, si dans ce cas l’objectif final qui est le but à atteindre est chiffré, concret et matérialisé, le fait de le dépasser, contrairement à ce que raconte Confucius, n’est pas considéré comme un échec mais célébré comme une performance. Cependant, il paraît que depuis la crise déclenchée ces dernières années, certaines voix sages de la haute finance internationale (si, si, il paraît que ça existe) ont commencé à reconnaître tout bas : «Il n’est pas si con que ça ce Confucius !». Mais après cet aveu, il reste maintenant à savoir si l’on atteint définitivement un but ; et si oui, quand et lequel ? Là non plus, il ne faudrait pas s’attendre à une recette sous forme de maxime de la part de tel ou tel sage. Ils n’ont pas ça au magasin. Pour l’ensemble d’entre eux et pour vous la faire courte, il n’est de but que celui que l’on se propose d’atteindre tout en sachant que le bonheur n’est pas dans le bonheur mais dans la recherche de ce dernier. Il faudrait se débrouiller avec ça et aller gamberger un peu là haut sur la colline. Car pour atteindre un but dans la vie, il ne s’agit pas de viser mais de penser ; et si c’était facile ça se saurait depuis que l’homme est sur terre et dans cette vallée de larmes.

Pour finir, on va quitter les cimes de la sagesse et les brumes de la métaphore pour dire que s’il est un domaine où les objectifs sont clairs et le but évident, c’est bien le foot. On a vécu ici, en direct et avec des millions de téléspectateurs, ce grand cirque de jeux à la romaine de la Champion’s League qui a enregistré la chute de l’empire footballistique de la Barça et du Real. Face à des gladiateurs plus ou moins germaniques et richement payés, les équipes espagnoles ont encaissé plusieurs buts. Car en foot, il y a ceux qui marquent des buts et ceux qui les encaissent. Et c’est la aussi où Confucius aurait raison de rappeler à Ronaldo, ce grand penseur kantien du gazon pur et aux autres philosophes des stades que lorsque son tir dépasse les buts (en football le but se met au pluriel, allez savoir pourquoi), cela veut dire que le joueur n’a pas atteint le sien.

Finalement, seul le foot permet de rejoindre la sagesse ancienne. C’est du reste le seul sport, en dépit ou en raison du trop plein d’argent qui le corrompt de plus en plus, qui reflète l’état d’esprit des hommes et leur angoisse existentielle devant le but que l’on se fixe dans la vie. Le spectacle du hasard,  la dramaturgie, la foule, la triche, les erreurs de l’arbitrage, la violence, l’émotion et enfin la victoire ou la défaite vécues dans la joie, l’allégresse ou la tristesse. Le foot est peut-être la meilleure invention de l’homme après le bonheur. Sauf que l’on cherche inlassablement le premier, mais l’on pratique joyeusement le second. A ce sujet, on se quitte avec cette fine observation, tirée d’un extrait lu quelque part, d’un certain Henry Roorda, un touche à tout génial du début du XXe siècle. Selon ce chroniqueur, les hommes ont beau se croire différents, chacun d’eux éprouve «le besoin impérieux d’envoyer son pied quelque part. Lorsqu’un être normal aperçoit sur le bord de la route un galurin mélancolique, un panier défoncé ou un bidon sonore, il n’hésite pas : il refait le geste héréditaire. L’homme est essentiellement un joueur de football».

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