26 novembre 2004
Najib Refaif (594 articles)
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Entre le narghilé et le fromage

Il paraît que la fumée du narghilé dérange les automobilistes, les usagers des bus et les passants qui respirent l’air pur de la ville de Casa et refusent de se faire polluer par des fumistes qui coincent la bulle dans les cafés de la ville. Bref, on assiste là à mouvement d’ordre écologique et social qui ne dit pas son nom.

De nos jours, l’art de vivre est une forme coûteuse de résistance au sein de la société de consommation et de sa fièvre acheteuse. Autant dire qu’il est pratiqué par une nouvelle aristocratie inclassable dans la segmentation du comportement culturel des couches sociales. En clair, parce que là on commence à touiller dans le jus de crâne, l’art de vivre n’est pas à la portée de tous les vivants, ni de toutes les bourses. Encore qu’il faille relativiser la question financière car il est des artistes de la vie qui la gagnent très mal. On peut citer plein d’exemples de familles ou d’individus qui cultivent cet art tant dans la gastronomie que dans la décoration de l’intérieur de leurs demeures – aussi modestes soient-elles – sans pour autant disposer de gros moyens.
Et puisqu’on a évoqué la gastronomie, qui est une des manifestations de l’art de vivre, on sait que la cuisine marocaine est très réputée à travers la monde et talonne la française dans le top ten de la bonne bouffe. Avec cependant cette différence: l’art culinaire français est adossé à deux fondamentaux qui le «labélisent» en quelque sorte, et qui sont les fromages et les vins. Mais là, on est largué depuis des lustres pour des raisons à la fois culturelles et cultuelles. Cependant, ce n’est pas une raison pour ne pas en parler. C’est sans doute le but d’un festival qui leur est consacré jusqu’au 29 novembre dans un palace de Casablanca. Sans vouloir viser cette manifestation ni son contenu et loin de toute bigoterie de circonstance, on peut dire que ça sent l’approche de la fin d’année, période propice à l’agitation des «marketeurs» et aux opérations ciblées par les promoteurs de ce qu’on essaie de fourguer comme produits sous couvert d’art de vivre mais qui n’en sont parfois que des dérivés. L’art étant ailleurs et la bouffe étant vitale, on peut dire avec le romancier québécois Robert de Roquebrune, «l’art culinaire est plus important que l’art littéraire. Et l’on peut très bien vivre sans savoir lire tandis qu’il faut manger.»
Autre événement classé abusivement dans l’art de vivre, ce débat autour du narghilé qui est en passe de diviser une certaine frange de Casablancais entre les «pro-chicha» et les «anti-chicha». Jamais pipe n’a été dans toutes les bouches aussi longtemps, au point de devenir carrément un débat de société vite mal embouché par les médias au sortir d’un Ramadan frisquet. Présentons d’abord l’objet du délit. Le narghilé, mot persan, est, selon la définition la plus connue, «une pipe orientale à long tuyau flexible, dans lequel la fumée passe par un flacon rempli d’eau parfumée avant d’arriver à la bouche.» A première vue, il n’y a pas de quoi faire un fromage. Mais il paraît que la fumée du narghilé dérange les automobilistes, les usagers des bus et les passants qui respirent l’air pur de la ville de Casa et refusent de se faire polluer par des fumistes qui coincent la bulle dans les cafés de la ville. Bref, on assiste là à un mouvement d’ordre écologique et social qui ne dit pas son nom. Enfin si, un peu quand même, car son credo est : «La chicha ne passera pas !» En ces temps, dit-on, de démobilisation politique, une telle manifestation antagoniste entre les tenants de «l’art de vivre» et les pourfendeurs du «laisser faire» aurait peut-être besoin d’un manuel du «savoir-vivre et laisser vivre». Mais entre nous, ne pensez-vous pas que les Marocains ont autre chose à fiche que de se situer idéologiquement par rapport aux fumeurs de «chicha» ? Si ? Alors laissons ce bout de charbon incandescent sur lequel brûle un débris de tabac à ceux qui aiment souffler une haleine suspecte sur les mauvaises braises et revenons au fromage du début de cette chronique. A ce propos, on a dit que le fromage est l’âge adulte du lait. C ‘est peut-être pour cela que Bertold Brecht, qui était un sacré rigolo contrairement à ce qu’on pourrait croire, s’interrogeait : «Qu’advient-il du trou lorsque le fromage a disparu ?» Voilà une question qui mérite un débat ou une table ronde mais garnie car «le fromage, disait quelqu’un, est le supplément d’un bon repas et le complément d’un mauvais.»

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