Entre deux générations (33)
27 décembre 2017
Najib Rfaif (581 articles)
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Entre deux générations (33)

la première génération des années 60, celle-là même qui avait installé les arts plastiques au cœur de l’action culturelle mais aussi politique, va assister à l’avènement d’une myriade de peintres issus parfois des deux écoles des Beaux-Arts (Casablanca et Tétouan) où certains de leurs confrères avaient enseigné. On avait dans les mêmes espaces et cimaises d’anciens élèves face à leurs «anciens maîtres». Cela n’allait pas sans heurts, ni sans malentendus entre quelques individualités qui tentaient de s’émanciper d’une tutelle réelle ou parfois imaginaire.

Une petite guéguerre théorique entre quelques peintres a duré ce que dure une peinture : le temps du séchage et de quelques expositions ici et là. Et la vie culturelle et artistique allait reprendre son cours, avec des hauts, des bas et des débats. Débats entre la nouvelle génération qui trépignait aux portes des galeries et l’ancienne qui avait commencé peu à peu à figurer dans les collections de certaines fondations de banques ou de grandes entreprises. Un peu plus tard, cette «nouvelle génération» sera elle-même «bousculée», mais non supplantée, par de nouvelles figures et de nouvelles expressions plastiques. Tout cela en moins de quarante ans. Soit le temps qu’il a fallu aux arts plastiques en France pour passer de l’impressionnisme à l’abstraction… C’est donc à cela que le journaliste du temps qui passe a assisté, parfois amusé par certaines expériences plastiques loufoques et éphémères, ou d’autres fois agacé par quelques impostures, mais se rappelant toujours et encore aujourd’hui le talent mis par quelques-uns à la fois dans leurs œuvres et dans l’amitié qui nous a liés en ces années 80. Cette époque aura connu, contrairement aux autres expressions artistiques, l’éclosion d’une nouvelle énergie artistique. Les expositions vont se succéder à un rythme inégalé. C’est notamment la galerie publique de Bab R’ouah, rénovée et redynamisée après l’arrivée de Mohamed Benaissa au ministère de la culture, qui va devenir la plaque tournante de cette effervescence plastique. Une autre galerie privée, L’Atelier, recevait des peintres d’ici et d’ailleurs.

La première génération des années 60, celle-là même qui avait installé les arts plastiques au cœur de l’action culturelle mais aussi politique, va assister à l’avènement d’une myriade de peintres issus parfois des deux écoles des Beaux-Arts (Casablanca et Tétouan) où certains de leurs confrères avaient enseigné. On avait dans les mêmes espaces et cimaises d’anciens élèves face à leurs «anciens maîtres». Cela n’allait pas sans heurts, ni sans malentendus entre quelques individualités qui tentaient de s’émanciper d’une tutelle réelle ou parfois imaginaire. D’autres jeunes peintres sont arrivés après la fin de leurs études à l’étranger et apporté avec eux d’autres conceptions et d’autres techniques. Tout ce brassage a fait de cette époque un laboratoire intéressant pour les critiques attitrés et pour les observateurs curieux des choses de l’art et de la culture. Les premiers étaient aussi rares que les peintres étaient nombreux. J’entends par critiques des professionnels pratiquant cet art en connaissance des choses, c’est-à-dire qui ont étudié l’histoire de l’art et ont accumulé un savoir suffisant pour évaluer un travail ou une expérience plastique en connaissance de cause. Bien sûr, certains journaux et le mien notamment consacraient des espaces importants aux expositions et autres activités de ces peintres. Mais cela consistait plus à un accompagnement, une mise en lumière ou une promotion qu’à une véritable critique artistique ou académique. Même si, avec le temps et la promiscuité qui les réunissaient avec certains peintres, quelques journalistes, ou collaborateurs permanents, se sont plus ou moins «spécialisés» et, à force, incrustés dans les rubriques dédiées aux arts plastiques. Ces rubriques relayaient les activités des peintres et le discours qui les accompagnait, mais que certains universitaires ont investis de leurs cuistreries les rendant encore plus abstraits. Seule une dame de qualité et de savoir, Toni Maraini, Italienne d’origine et Marocaine de cœur et d’adoption, faisait de la véritable critique, et ce, depuis le début des années 60. Après avoir étudié l’histoire de l’art dans des universités en Italie, à Londres et aux Etats-Unis, Toni Maraini –alors mariée avec le célèbre peintre de la première vague Mohamed Meléhi– a enseigné les arts plastiques et accompagné par ses écrits lumineux l’itinéraire artistique des peintres marocains jusqu’à la fin des années 80. Auteure de nombreux articles, elle les a réunis juste avant son départ du Maroc dans un recueil que j’ai eu le plaisir de publier aux éditions Al Kalam dirigées par Jawad Bounouar en 1990. L’ouvrage a été présenté par le critique d’art français Pierre Restany qui a conclu sa préface par un hommage résumant parfaitement, et en peu de mots, les liens intimes, intellectuels et spirituels que cette dame de cœur et d’intelligence avait noués avec Maroc : «Il faut avoir su aimer le Maroc pour écrire comme Toni Maraini». Dans cet ouvrage où un florilège de textes publiés dans certaines revues (Souffles, Lamalif, Intégral…) ou présentés dans des conférences, Toni Maraini remonte le temps de l’art au Maroc qu’elle inscrit indubitablement dans une continuité temporelle, culturelle et civilisationnelle. Ainsi, constate-t-elle dans ce texte publié dans Lamalif en 1986 : «Certains pensent que la peinture marocaine n’est qu’un “feu d’artifice sans lendemain”. Or, un feu d’artifice se situe, tel un divertissement lumineux aléatoire, entre deux phases de ténèbres (qui seraient le passé et le futur) mais rien n’autorise à postuler un futur sans peintres ni peintures, ou à juger le passé comme dénué d’art».

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