En tournant les pages d’un temps perdu
14 février 2017
Najib Rfaif (557 articles)
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En tournant les pages d’un temps perdu

Mais est-ce le livre ou le journal qui sont rebutants, ou alors le lecteur qui est trop pressé de trouver ce qu’il pense être une bonne lecture ? Pourtant, en anglais, ce qu’on appelle un «turn pager» c’est un bouquin, souvent un best-seller, qui capte le lecteur par les rebondissements de l’histoire. Dès lors, on ne se lasse pas de tourner les pages afin de connaître la suite et le sort des personnages auxquels on s’est vite identifié.

Bref, un tel ouvrage appartient à la catégorie de cette littérature, dite populaire, dont la critique ne pense rien de bon. De tout temps, la critique, au cinéma, à la télé comme dans la littérature n’a presque jamais apprécié la même chose que le grand public. Ce malentendu dure depuis que la lecture et la consommation de la culture en général se sont démocratisées. Il y a d’un côté la culture de l’élite et de l’autre celle du grand nombre. Et même, par miracle, lorsque les deux tombent d’accord sur un livre, un film ou une pièce de théâtre, les mauvais esprits parlent alors de malentendu. Un grand esprit, auquel il est arrivé d’être de mauvaise foi, André Malraux disait, en parlant des livres, que tout succès qui fait vendre à plus de dix mille exemplaires était un malentendu. Comme un écho, un autre grand esprit, l’écrivain argentin J.L Borges, pensait lui aussi que «la gloire est une incompréhension, peut-être la pire». Si l’on a évoqué ces considérations générales sur la lecture, c’est pour rappeler que depuis hier se tient le Salon international de l’édition et du livre à Casablanca. Cette manifestation culturelle inaugurée dans les années 80 est certainement la seule du genre qui se soit inscrite dans la durée, contre vents et marées. Elle n’est qu’à sa 23e édition seulement parce que au gré de l’alternance des ministres de la culture et aussi, mais surtout, de leurs sensibilités ou insensibilités culturelles, il y a eu des interruptions. Car comme disait quelqu’un : ce qui pose problème ce n’est pas le ministre de la culture, mais la culture du ministre. Mais passons, car tout passe, même s’il y a de la casse en passant. Positivons malgré tout car c’est toujours ça de gagné sur l’inculture et la présence du livre dix jours durant dans ce vaste et morne espace qu’est la Foire de Casablanca. En plus de morne, cet espace est inapproprié, inaccessible et bruyant.   

En dépit de tout cela, au cours de près d’un quart de siècle, il y a eu , à n’en pas douter, une évolution dans le monde éditorial, notamment au cours des dix dernières années. Evolution qui n’a malheureusement pas eu un impact remarquable sur la lecture et le développement des ventes. En effet, plusieurs maisons d’édition ont vu le jour et leur catalogue s’est enrichi de nombreux titres embrassant tous les genres : romans, essais et beaux livres. Une amélioration remarquée a été apportée à la fabrication et au design des maquettes et couvertures. De plus, le ton libéré et l’élargissement des domaines d’écriture et de création ont connu un saut qualitatif indéniable durant ces dernières années. Il reste, cependant, un paradoxe qui concerne aussi le cinéma : plus il y a de livres et de films — à la faveur à la fois de la levée de la chape de plomb de jadis, mais aussi de l’installation de mécanismes de soutien et de subvention–, moins il y a de lecteurs et de spectateurs. Certes, on peut chercher les causes au niveau de la circulation et la diffusion de ces deux produits culturels : peu de librairies et de bibliothèques publiques et de moins en moins de salles. A ce sujet et pour l’anecdote optimiste, et Dieu sait qu’on en a besoin par ces temps anxiogènes. Le seul cas heureux ou en tout cas vertueux, et donc rare, est sans conteste celui de l’ancienne et belle salle de cinéma «Le Marignan» à Rabat qui a été transformée, il y a longtemps déjà, en une grande librairie bilingue. En plus des problèmes structurels de la diffusion et de la mise à  disposition des livres ou des films, il y a celui, immense et politique de notre système éducatif, qui n’a jamais mis la culture et la réflexion au cœur de son système de transmission du savoir. Le SIEL de Casablanca a aujourd’hui 25 ans d’existence, soit une génération démographique, c’est-à-dire un peuple, comme dirait Tocqueville (Chaque génération est un nouveau peuple). Qui dira alors les torts, qui les écrira et qui ira à la recherche de tout ce temps perdu ? 

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