Du bon usage du passé
25 octobre 2017
Lavieeco (23844 articles)
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Du bon usage du passé

Faire bon usage du passé. Plus facile à dire qu’à bien faire. Mais souvent, ceux qui croient bien faire en usent comme d’un concept idéologique de plus en plus porteur de nos jours. Car le passé, et plus généralement l’Histoire, est un produit à la fois émollient et inflammable.

Il peut conduire à la léthargie songeuse comme à l’hystérie collective ; à la douce mélancolie du «c’était mieux avant», comme à l’indignation ou à la révolte. Mais entre ceux qui s’y réfugient mollement, ceux qui tentent de l’effacer d’un trait et, enfin, d’autres qui soufflent furieusement dessus pour attiser ses flammes, il y a de la place pour un usage sympathique et homéopathique ; à petites doses comme on goûterait une friandise rare qui fond rapidement dans la bouche. Il s’agirait donc de bien le goûter pour mieux l’apprécier et le revivre non comme un objet d’étude (même l’historien ne vit pas l’objet de son étude) mais comme autant de simples et conviviales évocations. Ceux qui partent à la recherchent de la vérité dans un passé aussi flou que fuyant, traquent des chimères ou épousent l’air d’un temps révolu. Et comme dirait quelqu’un pour rire : «Ceux qui épousent l’air du temps seront tôt faits veufs». La vérité n’est jamais là où on le pense. Elle est diffuse et nul ne peut l’appréhender dans sa totalité. Le rêve du talentueux journaliste-reporter de l’anticolonialisme et excellent biographe, Jean Lacouture, comme il l’avait déclaré dans un entretien avant son décès, était d’écrire un livre faisant l’éloge du secret. Il avait fini par écrire un essai portant ce titre, «Eloge du secret» (paru en 2005 aux éditions Labor), qui est à contre-courant de la pratique journalistique, laquelle repose sur les révélations et la mise à nu de la «vérité». Ecrit il y a plus de dix ans, bien avant l’avènement de la tyrannie de la communication et son intraitable blogosphère, Lacouture se refuse à cautionner cette propension à «tout dire, tout de suite, tout le temps». Il précise qu’il a écrit cet ouvrage pour «mettre en garde contre un système en pleine croissance qui, sous couleurs de veiller à la protection de la vertu et de la vérité, instaure un nouveau type de police. Universelle, omniprésente. Omnisciente. L’œil énorme, innombrable, implacable, qui vous regarde, nu». C’est là une leçon de journalisme véritable tel qu’il n’est plus, ou si peu, pratiqué de nos jours partout et par tous ceux qui s’y adonnent. La démarche concerne, par d’autres aspects, l’usage que l’on fait du passé, lequel passe parfois par l’éloge du secret et nous renvoie à une sorte de «bon usage de la mémoire» que nombre d’intellectuels et d’historiens, tels Todorov ou Paul Ricoeur, entre autres, ont étudié, théorisé et démonté les mécanismes tout en en démontant les limites qui sont innombrables.

Le passé ne tue pas le présent, ni n’hypothèque l’avenir. Il faut savoir le conjuguer à l’affectif et non à l’impératif ou au plus que parfait. A trop vouloir sur-jouer la posture du «maître du temps», on oublie la part humaine, trop humaine de ceux qui se font rappeler à notre souvenir…Ceux dont on déterre le passé en les évoquant comme témoins de ce récit mémoriel… J’ai souvent évité de citer, consciemment ou par omission involontaire, des personnes, des faits et des gestes qui ne m’ont pas marqué outre mesure, ou pas assez et nullement comme je le pensais en entreprenant cette remontée de mon passé de journaliste de la tribu. Journaliste formé sur le tas, (et quel tas !), j’ai tout de même appris que le «je» est haïssable, son utilisation part d’un présupposé. Le sociologue Pierre Bourdieu avait pourfendu cette tare qui entache la pratique du journalisme dans un célèbre pamphlet paru dans les années 90 et intitulé, «Sur la télévision». A la même époque et au gré des mes lectures, j’ai rencontré l’œuvre du poète portugais Fernando Pessoa, grâce du reste à un de mes auteurs italiens préférés, Antonio Tabucchi. Fin connaisseur de Pessoa, le romancier italien avait écrit un petit livre sur ce qu’il appelle une «fiction véridique» ou «la nostalgie du possible», cultivées par le poète portugais. Plus prosaïquement formulées, elles relèvent de la nostalgie de ce qu’on aurait aimé vivre ou faire : un acte ou une rencontre manqués mais qui auraient été possibles et sur lesquels la mémoire revient. «Feindre est le propre du poète», écrit Pessoa dans un poème que l’on pourrait qualifier d’autobiographique, lui qui avait brouillé les pistes en inventant de multiples personnages «hétéronymes» qui sont autant de ses propres «je» et… jeux de mémoire.

C’était à une autre nostalgie poétique que j’avais pensé en évoquant auparavant la rencontre du poète Mohammed Khaïr-Eddine au journal Almaghrib. Après sa disparition, on a réédité deux ou trois de ses ouvrages, quelques universités lui ont organisé des colloques, puis le silence l’a encore une fois englouti. Ni biographie, ni émissions spéciales ou documentaires, ni essais plus lisibles que ces gros pavés en forme de thèses de doctorat abscons qu’on lui a infligés. Finalement, et c’est heureux, ce grand poète aura été plus et mieux connu de son vivant. Pourtant, dans l’histoire universelle de la littérature, la gloire s’acquiert souvent à titre posthume. Mais tel n’était pas le personnage qui ne fait rien comme les autres, ni en poésie, ni dans la presse, ni encore moins dans l’engagement politique ou idéologique que certains lui prêtaient. En homme libre il a chéri le verbe universel et la métaphore fulgurante. Ni poète maudit qui s’agite dans le bocal et épouse la posture en vogue à l’époque, ni rimailleur engagé en un combat douteux ou incertain, mais tout simplement poète tel que celui que décrit Pessoa : «Sage qui se contente du spectacle du monde, /Qui, lorsqu’il boit, n’a pas même le souvenir/ Qu’il a déjà bu dans sa vie, /Et pour qui tout est neuf, / Et toujours immarcescible». (Immarcescible : qui ne peut se faner ou qui ne pourrit pas).

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