Des mots et des animaux
7 juin 2018
Najib Refaif (601 articles)
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Des mots et des animaux

Publié en France en 1950, le roman prophétique de l’écrivain et journaliste anglais George Orwell, «1984», va subir une deuxième traduction en français.

La nouvelle version, dit-on, est destinée au lecteur d’aujourd’hui afin de «restituer la terreur dans toute son immédiateté mais aussi les tonalités nostalgiques et les échappées d’une œuvre brutale et subtile…» Le roman d’Orwell, «1984», est une dystopie inquiétante sur la surveillance et la servitude sous le joug du pouvoir de Big Brother, chef omnipotent qui sait tout sur tout le monde, voit tout et met tout le monde sous son contrôle à l’aide d’une technologie de pointe. Tout n’est que propagande, délation et absence de sens critique. Déjà à son époque, l’univers effrayant que décrit ce livre a été comparé —malgré son genre littéraire classé dans la science-fiction— à certains régimes concentrationnaires ou totalitaires. Ce qui était, du reste, l’intention de son auteur qui visait notamment la vie dans l’Union soviétique. Et depuis sa parution, l’actualité et la marche tonitruante ou tragique du monde n’ont fait que renforcer et confirmer la teneur métaphorique et la charge symbolique de ce titre, «1984», en forme d’horizon funèbre et d’année fatidique. Si l’on cite souvent cet ouvrage d’Orwell devenu de nos jours quasiment un texte actuel et descriptif de ce que le monde est devenu, on sait que l’auteur a aussi écrit un autre livre tout aussi effrayant, métaphorique et d’une grande portée sociopolitique. Il s’agit de «La ferme des animaux». C’est un roman court au style simple dans lequel l’auteur critique les lendemains des révolutions et le désenchantement des peuples qui avaient cru aux grandes promesses. Là aussi, Orwell vise, sans équivoque cette fois-ci, l’URSS de Staline. Les cochons dirigeront le nouveau régime et ce sont deux d’entre eux qui érigeront le nouveau règlement. On peut interpréter comme on veut ce genre de livres dits d’anticipation lorsqu’ils sont rédigés par des auteurs visionnaires et de talent. Mais si la teneur dystopique de «1984» a été rattrapée par des faits et gestes enregistrés de par le monde en d’autres années du siècle suivant, la facture littéraire de «La Ferme des animaux» n’est pas sans rappeler les fables et les contes de chez nous qui font parler les animaux en leur prêtant des comportements humains et en les affublant de nos vertus et nos qualités, ou de nos travers et nos tares.

Pour continuer à filer la métaphore animalière, on peut dire qu’à travers un anthropomorphisme rieur parfois, les contes font dire des choses que l’on ne peut dire pour telle ou telle raison. Il est entendu que cela se passe dans le passé pour éloigner encore plus tout rapprochement et la narration commence toujours par ce bel incipit ouvert sur l’inconnu et ses mystères : «Il était une fois». (C’est musicalement plus beau encore en arabe : «Kane ya makane Fi 9adimi Azzamane»). Si le conte se déroule dans le passé, c’est le sens de sa morale, c’est-à-dire sa conclusion, qui l’inscrit dans le présent ou le futur proche et qu’il s’agit d’appréhender comme un constat déplorable, une critique ou une mise en garde. Les animaux servant, comme d’habitude, de cobayes sont tout désignés pour endosser ce rôle d’éveilleurs et faire ainsi passer ce type de messages. Bien avant de lire «Kalila wa Dimna», «Le livre de la jungle» ou «Les fables de La Fontaine», les contes de nos grands-mères avaient déjà abreuvé nos mémoires d’enfants de récits d’animaux fabuleux, d’ogres et de monstres effrayants, de gazelles graciles ou de renards sournois…

Mais, ici, dans la vie réelle de tous les jours, nos relations avec les animaux ne sont pas aussi «intellectuelles», ni romanesques. Elles sont, pour tout dire, plutôt exécrables. Le plus honni d’entre eux, en sus du cochon pour raison d’interdit religieux, c’est bien ce pauvre âne qu’on méprise tant et dont (y compris dans le Coran : Inna ankara al aswati la saoutou al hamire) on moque jusqu’au son de son braiment, lequel, il est vrai, n’est pas ce qu’il y a de plus mélodieux parmi les cris des animaux. Pourtant, il a bien d’autres qualités que nul ne reconnaît et presque pas de défauts, ce que personne ne relève. Dans toutes les cultures l’âne est honni et ce n’est pas un hasard si partout il est symbole de l’ignorance et bien d’autres médiocres caractéristiques. Près de chez nous et dans notre propre mythologie, le livre d’Apulée, «L’âne d’or ou les métamorphoses», dans lequel le héros est transformé en cet animal moqué en est une illustration, même si la morale de ce conte est tout autre. Curieusement, l’ânesse est présentée sous un meilleur jour et symbolise pour certains la patience, l’humilité, voire le courage… Et puis il y a les chats et les chiens. Ces animaux ne font pas encore partie totalement de cette domesticité animalière qui crée des liens d’affection entre l’homme et l’animal. Seul quelques singes domestiqués par les saltimbanques des places populaires dans les villes impériales, telle Jama3 el F’na à Marrakech, faisaient jadis et partiellement exception. Selon une légende hindoue, assez drôle au demeurant, le singe ne parle pas, de peur qu’on l’oblige à travailler. Ici, même s’il ne parle pas, le maître le fait travailler et c’est lui qui parle à sa place. Ainsi, contrairement aux contes cités au début, les rôles sont renversés.

Finalement, on ne passera pas en revue toute la liste, si longue, du bestiaire où l’animal a peu ou pas de place dans la vie de tous les jours chez nous. Et bien sûr on parlera une autre fois d’une bête particulièrement sacrée, mais régulièrement et chaque année sacrifiée, à savoir le mouton.

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