Des hommes et des livres (13)
3 juillet 2017
Najib Rfaif (576 articles)
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Des hommes et des livres (13)

De quoi est faite la vie d’un homme ? De son identité ? Et de quoi est faite son identité ? Pas seulement d’une date et d’un lieu de naissance inscrits sur ses papiers officiels. Elle participe de ce vaste territoire de la mémoire riche de sédimentations composites où se bousculent des souvenirs qui s’y disputent la moindre parcelle.

Il est composé de tout ce que nous avons ingurgité, de ce que nous avons acquis et de ce qui nous a été imposé par les gènes, l’héritage ou par la force des choses sur le chemin de la vie et le hasard des rencontres. J’ai souvent fait des rencontres heureuses. Elles ont souvent influencé mon parcours, ouvert des voies inattendues à un itinéraire sinueux et décidé, peut-être, parfois, de mon futur. Dans mes rapports affectifs,  dans mes amitiés, comme dans ma vie professionnelle, ces rencontres ont compté et comptent encore pour certains d’entre elles. Elles me servent souvent de repères, parfois de rappel à l’ordre ou d’alerte et toujours de présences ou d’évocations affectives, ce qui n’est pas rien. Je ne pourrais les citer toutes, mais je n’en oublie aucune lorsque je remonte le temps  pour récrire certains chapitres de mon roman personnel. Elles y figurent comme des jalons importants, des évocations amicales et toujours pourvoyeuses de doux et riants souvenirs ; et en me livrant à cette ivresse de souvenirs, je n’ai pas le passé triste.    

En déambulant, oisif et fauché, sur l’avenue Mohammed V à Rabat par une matinée de cette fin des années 70, je me suis arrêté devant la vitrine de la toute nouvelle librairie rebaptisée «Kalila Wa Dimna», alors qu’elle répondait au nom de «Cousin» auparavant. L’offre en nouveautés était tentante, mais les poches sont vides. Le prix des livres a, de tout temps, été trop élevé pour ceux qui aiment lire et ont le temps pour ce faire. Et cela n’a pas changé jusqu’à aujourd’hui tant il est vrai que ceux qui ont le temps de lire n’ont pas les moyens de leur passion ; et ceux qui ont les moyens n’ont pas le temps de lire, ni même, pour beaucoup, l’envie. 

Devant la vitrine se tenait un jeune homme à la taille élancée et aux cheveux longs, arborant une moustache fine surmontée d’une paire de lunettes aux verres teintés. Il grillait une cigarette en regardant passivement passer les passants et les passantes. C’était le responsable des ventes de la librairie dirigée à l’époque par une Française d’un certain âge, l’air sévère. Elle était penchée sur des registres de comptes ou des catalogues d’éditeurs. En m’adressant timidement à l’homme à la cigarette, je m’enquis, en bredouillant et sans trop y croire, de la possibilité de «dégoter un petit boulot» dans cette librairie («khdima felmaktaba»). Esquissant une moue peu encourageante, il me suggéra  quand même d’en parler avec la dame penchée sur ses registres. L’air déjà peu engageant, cette dernière m’écouta à peine et me signifia un refus aussi catégorique qu’expéditif. Profitant de ma présence, quoique infructueuse, dans ce bel espace tapissé d’ouvrages et faisant contre mauvaise fortune bon lecteur, je me suis attardé  longuement entre  les rayons pour le plaisir et pour lire le maximum de «quatrièmes de couverture». C’est un exercice atroce et frustrant, car ces petits textes de la dernière couverture, faits pour donner envie de lire et donc d’acheter, sont un calvaire pour l’homme qui aimait les livres mais qui  n’avait pas de sous. Faut pas jouer au lecteur riche quand on n’a pas le sous, aurait chanté Brel…

Plusieurs années plus tard, l’homme devant la vitrine, devenu entre-temps  un grand ami, va fonder une maison d’édition dans laquelle je vais occuper le poste de directeur littéraire et l’aider à choisir et à publier des auteurs amis tels que Ahmed Bouanani, qui va publier son premier roman, L’hôpital; Nour-Eddine Saïl, L’ombre du chroniqueur ; Moha Souag, Les Années U; Driss Khoury, Madinatou Attourab  (Cité de terre) ; Abdelkébir Khatibi pour la réédition de Vomito Blanco ou Toni Maraïni, (critique italienne d’une grande culture et une dame de grande classe) pour un ouvrage de référence sur les arts plastiques marocains, Ecrits sur l’art, et bien d’autres… C’était un autre temps, le temps marocain des livres installé par les Editions Al Kalam, auxquelles j’avais apporté ma complicité technique, littéraire et amicale alors que j’exerçais en tant que journaliste responsable du supplément culturel du quotidien Almaghrib. L’ancien libraire devenu éditeur n’a jamais su –ou peut-être le lui ai-je un jour avoué– que, des années plus tôt, je l’avais sollicité en vain pour un «petit boulot» dans la librairie où il officiait. Financée à fonds propres, la maison Al Kalam cessa ses activités faute de soutien et de subventions après une production éditoriale intense qui avait enrichi son catalogue. L’environnement éditorial de l’époque, où le marché du livre  et les infrastructures de l’édition étaient à leurs premiers balbutiements, ne permettait pas la réalisation de ce rêve culturel porté par une jeune petite équipe dirigée par Jawad Bounouar. Mais les livres, encore une fois, vont faire croiser nos chemins pour le rire et pour le meilleur. Nous n’avons pas gagné d’argent, bien au contraire même, mais nous nous sommes tant amusés et nous avons tant rêvé. Et peut-être avions-nous fait œuvre utile à une époque où éditer des livres, en arabe et en français, relevait de l’utopie. Nous avions alors inventé notre utopie.

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