Des faits très divers
16 juin 2016
Najib Rfaif (564 articles)
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Des faits très divers

c’est lorsque l’art traverse le réel que ce dernier va se mettre à signifier et dire plus que ce qu’en disent les journaux sur tel fait-divers ordinaire, ou tel fait passé sous silence parce que jugé non extraordinaire.

«Pourquoi ce qui arrive a plus d’importance que ce qui n’est pas arrivé ?». Voilà une interrogation, de l’écrivain autrichien Rober Musil, qui pourrait donner à réfléchir à tous ceux qui passent leur temps à commenter et à gloser sur telle information de la moindre importance. Elle est destinée aussi à ceux qui s’évertuent à établir ou bâtir à partir de cela des hypothèses, sinon des théories, alors que l’info en question, sur tel fait mineur ou tel événement subalterne, a moins d’importance que ce qui n’a pas été : parce qu’évité ou parce qu’il n’a pas lieu d’être.  On retrouve de plus en plus cette propension à «l’événementialisation» dans les nouveaux médias qui sont dans la logique du «vite» (vide ?) et de l’instantané. Ce sont là les deux principaux critères qui fondent leur credo et assurent leur existence : aller plus vite que la concurrence et informer instantanément sur le fait et en faire un événement. Et comme le support est un tuyau ouvert en permanence qui laisse couler un flot incessant d’infos de toutes sortes, il est entendu que le fil de contenu ne doit être interrompu sous aucun prétexte. Alors seul compte ce qui «arrive» et au diable «ce qui n’est pas arrivé». Généralement, il est vrai que cette pratique est partagée aussi par les médias dits traditionnels, tant ceux-ci ont toujours considéré que seule «la dame qui mord le chien» constitue une information. Mais le fait de n’accorder aucune importance à ce qui n’est pas arrivé marque en vérité les limites de l’information brute ou brutale. D’où l’intérêt de la mise en perspective, de la contextualisation et donc de l’effort intellectuel ou scientifique qui doit accompagner et consolider l’information ou l’événement relaté. Mais cela nous éloigne du travail journalistique de base et concerne tout travail de création en général. Car il n’y a pas que le journalisme dans la vie, n’est-ce pas ?

Lorsqu’un poète comme Hölderlin nous rappelle par ce vers : «Et ce qui demeure, les poètes le fondent», c’est comme s’il nous assurait que ce qu’il nous reste à découvrir est bien plus important que ce qui a été dit ou relaté. Les poètes, certes, font leur miel et font œuvre de l’indicible et de la part cachée des anges ;  mais aussi tous les créateurs qui partent de la réalité dans ce qu’elle a de plus ordinaire, visible, superficiel ou contingent pour lui faire rendre gorge et la pousser à en dire davantage, en plus beau et en plus plausible. Si l’on prend par exemple le cas de nombreuses œuvres de la littérature universelle, tels Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, Le Malentendu, pièce de théâtre de Camus et d’autres chefs-d’œuvre classiques ou contemporains, c’est à partir donc de faits divers récoltés dans la presse ou colportés par les gens que leurs auteurs ont construit des œuvres qui appartiennent au patrimoine littéraire de l’humanité. C’est, comme on l’a souvent souligné ici, lorsque l’art traverse le réel que ce dernier va se mettre à signifier et dire plus que ce qu’en disent les journaux sur tel fait-divers ordinaire, ou tel fait passé sous silence parce que jugé non extraordinaire.  C’est en cela que la fiction, dont la source intarissable  est reliée aux mythes anciens de l’humanité, est bien plus proche du réel et peut souvent non pas l’embellir ou la travestir, mais l’anoblir et le mettre au service d’une meilleure lecture du monde. Souvent, dans la littérature comme au cinéma et au théâtre, «la fiction dramatique et la recherche historique, déclare l’écrivain et célèbre scénariste Jean-Claude Carrière à propos de l’adaptation d’un fait divers médiéval, approchaient le même événement et éclairaient de lumières complémentaires, faisaient apparaître une histoire d’amour tragique dans le monde paysan, là où , à cette époque , ce sentiment semblait inexistant».

Mais revenons au journalisme, puisqu’on y revient toujours d’une manière ou d’une autre, l’écrivain et excellent journaliste, Roger Grenier (ami et collègue d’Albert Camus au quotidien Combat que dirigeait l’auteur du Mythe de Sisyphe), écrit dans Le palais des livres (Folio) : «Comme le roman, le fait divers est une histoire qui peut aider le lecteur à se comprendre lui-même. Tout au moins, il peut lui montrer ce qu’il ne faut pas faire, quelle est la mauvaise solution. Comment sont tombés ceux qui se voyaient dans une telle impasse qu’il n’y avait aucune issue, sinon la mort de l’autre ou de soi-même, si ce n’est les deux». C’est peut-être là une vertu pédagogique du bon journalisme lorsqu’il est pratiqué dans les règles de l’art. Car, peut-on lire dans le même chapitre de l’ouvrage de Roger Grenier : «Du mythe grec au fait divers d’aujourd’hui, l’esprit n’a pas changé. Seuls les moyens d’expression évoluent».

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