26 mars 2004
Jaidi Larabi (560 articles)
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Concurrence ? Quelle concurrence ?

Qu’on ne s’y trompe pas,
ce n’est pas la concurrence qui a perverti les nations. Ce sont plutôt

les nations qui risquent de pervertir
la concurrence en renonçant
à sa régulation, transformant ainsi l’émulation des
talents en barrières
à l’entrée aux marchés.

Le marché ne peut concourir à l’efficacité économique que si des règles de droit garantissent aux opérateurs l’absence d’abus de puissance économique par ceux qui la détiennent. Pourtant, il n’y a pas de semaine qui ne s’écoule sans qu’un fait ou un comportement économique ne livre des indices sur de probables abus de position dominante sur tel ou tel marché.
Quelques exemples pour la démonstration de ce présupposé. L’ouverture à la concurrence des grands services de réseau (télécoms, électricité, distribution de l’eau potable…) n’est pas en soi synonyme de transparence dans les prestations, ou de loyalisme à l’égard des concurrents. Aujourd’hui, la libéralisation mène à la constitution d’oligopoles qui peuvent abuser de la situation au détriment des intérêts des consommateurs et des citoyens. Si elle n’est pas fortement régulée, la libéralisation produit des effets préjudiciables à tous ceux qui n’ont pas de «pouvoir de marché».
Un autre exemple : la libéralisation des prix n’a pas engendré une concurrence plus vive entre des entreprises désormais débarrassées du contrôle tatillon de l’administration. Les accords explicites ou implicites sur les prix ou les marchés n’ont pas disparu. Les experts les appellent, dans leur jargon, des «ententes injustifiables» entre les entreprises. On les qualifie plus généralement de pratiques déloyales. La pratique est ancienne. Adam Smith soulignait déjà, à la fin du XVIIIe siècle, que «les gens du même métier se rassemblent rarement, même pour se divertir et prendre de la dissipation, sans que la conversation aboutisse à une conspiration contre le public ou à quelque invention pour augmenter leurs prix». Avec la libéralisation de l’économie, ces pratiques ont pris une dimension parfois inquiétante.
Est-il encore besoin d’énumérer les vertus virtuelles de la concurrence ? La liste sommaire qui suit semble intégrée à la culture économique universelle : incitation à l’effort et à la productivité, élimination des gaspillages et des rentes de situation, adaptation des productions aux besoins des usagers, production au moindre coût, etc. Mais ces vertus ne sont pas attachées à n’importe quelle forme de compétition ni à n’importe quel degré de liberté des compétiteurs : une guerre sans bornes, où tous les coups sont permis, peut anéantir les bienfaits d’une saine concurrence.
La plupart des pays ayant adopté un système économique fondé sur la liberté du commerce et de l’industrie se sont dotés d’un droit de la concurrence et ont instauré une institution spécialisée dont la mission est de veiller au bon fonctionnement du marché. Au Maroc, cette autorité s’appelle le Conseil de la concurrence. Les auteurs de la loi, qui repose sur le principe général de la liberté des prix et de la concurrence, ont voulu faire du conseil un organisme spécialisé dans l’analyse et la régulation du fonctionnement de la concurrence sur les marchés, contribuant à assurer le respect de l’ordre public économique. L’institution existe bien. Mais à l’état fantomatique. Sitôt créée, elle a fermé boutique. Elle a quand même pris soin d’établir un règlement intérieur. Pour régir des délibérations virtuelles. Encore une belle initiative enterrée à la naissance. Un «machin» destiné à la galerie. Une vitrine pour visiteurs étrangers. Une institution qu’on présente dans un catalogue de «bonne gouvernance». En somme, un Organisme Virtuel Non Investi.
D’aucuns vous diront que la vraie raison est que les entreprises engagées dans des ententes ou des cartels sont généralement de taille importante. Si les administrations sont prêtes à punir les fraudeurs, elles ne veulent pas prendre le risque d’affaiblir les «champions nationaux». La lutte contre les pratiques économiques déloyales reste profondément marquée par cette ambiguïté : les administrations sont toujours prêtes à laisser les entreprises procéder à des comportements susceptibles de renforcer leur pouvoir de marché, même lorsque ces comportements sont douteux… Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas la concurrence qui a perverti les nations. Ce sont plutôt les nations qui risquent de pervertir la concurrence en renonçant à sa régulation, transformant ainsi l’émulation des talents en barrière à l’entrée aux marchés

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