Brève lecture d’un roman national
3 janvier 2017
Najib Rfaif (542 articles)
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Brève lecture d’un roman national

«On accorde trop de poids à l’influence des religions sur les peuples, et pas assez à l’influence des peuples sur les religions».

«Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images», écrivait Albert Camus à propos de La Nausée, premier roman de Jean-Paul Sartre. Laissons un instant le roman en tant que genre littéraire pour évoquer celui qui s’écrit comme récit national d’un pays et mis à son service en tant que nation. Selon la définition classique, il désigne un «récit fortement teinté de patriotisme tel qu’il a été élaboré par les historiens du XIXe siècle qui valorisaient la construction de la nation». Chaque nation se charge alors d’écrire le sien et d’y injecter la dose jugée nécessaire de hauts faits et gestes, de gloire et de victoires, mais aussi de valeurs morales, culturelles ou religieuses et de charge identitaire, le tout dans le but de gorger et d’asseoir un socle solide et durable sur lequel repose la nation. Toutefois, ce récit n’est pas écrit une fois pour toutes. Il se nourrit de la marche de l’histoire d’un pays donné et peut dès lors être revisité, enrichi et parfois remanié afin d’épouser le parcours de ce pays et l’avancée du monde pour situer le premier dans le concert des autres nations.

Depuis peu, le récit national fait débat dans un certain nombre de pays d’Europe. Jusqu’à présent, il était acquis et entendu que celui que les historiens du XIXe siècle avaient élaboré était gravé dans le marbre, ne souffrant ni discussion, ni réfutation. Fondé sur un substrat religieux et culturel judéo-chrétien, il a été façonné à travers l’histoire pour valider une nation homogène et identifier un peuple conçu en bloc, sans aspérités, différenciation ou particularismes. Les vagues successives d’immigration, l’ouverture des frontières, le développement technologique et bien entendu les impératifs de la mondialisation ont poussé les uns et les autres à revoir leur récit ou à s’y réfugier. Avec la résurgence du terrorisme et du radicalisme religieux à caractère islamiste dit jihadiste, le récit national est devenu dans ces pays un enjeu politique, un thème de débat intellectuel et de plus en plus un sujet de conversation de l’homme de la rue et du café de commerce. Ravivé de jour en jour par les attentats criminels, il revêt alors des formes à la fois idéologiques pris en charge par des formations politiques et se décline en moult expressions primaires du racisme ordinaire. Pédagogues et démagogues se mettent donc à la réécriture du récit national dont les uns font un roman à tiroirs, et d’autres une épopée ou une tragédie  enfermées au sein d’une mémoire obsidionale. D’où le recours aux manuels scolaires destinés aux élèves et à l’enseignement de l’histoire en tant qu’«événements qui ont l’homme pour acteur» ou en tant que «roman vrai», comme dit Paul Veyne dans son ouvrage Comment on écrit l’histoire. Laissons donc les autres à leur récit national et parlons un peu du nôtre. Nous avons aussi eu besoin de revenir aux manuels scolaires, pour d’autres raisons quoique pas toujours éloignées de celles des pays du Nord. Notre récit –assez particulier au regard de ceux qui se sont écrits dans d’autres contrées arabo-musulmanes– nous permet des ouvertures sur un passé composé d’identités et d’héritages multiples. La géographie du pays autant que son histoire expliquent cette particularité, du reste, inscrite lucidement dans la Constitution et traduite récemment par une ouverture économique et commerciale conséquente sur l’Afrique opérée par un périple royal. Voilà donc ce qui relie (ou relit) notre récit à la réalité en nous épargnant d’incessants rappels à l’ordre de la mémoire séculaire d’une nation en phase avec son temps. Mais malheureusement, et pour revenir à la citation de Camus et aux manuels scolaires, il est dommage de constater qu’au pays qui a permis aux philosophes et savants arabo-musulmans de l’Andalousie heureuse d’exprimer leur génie, l’on débatte encore sur l’opportunité de l’enseignement de la philosophie et du trouble que provoquerait sa coexistence avec les cours de l’éducation religieuse ou islamique; les tenants de la seconde voyant dans la première une déviance excommunient et vilipendent ceux qui sont pour l’usage de la réflexion et l’ouverture de l’esprit. 

Pourtant, ceux qui jettent un œil sur notre passé andalous savent qu’après d’âpres discussions fut venu le temps de «l’harmonie entre la sagesse platonique et la sagesse coranique», comme dirait Christian Jambet dans un livre consacré à la philosophie islamique (car il existe une philosophie islamique). Et puis il y a eu un accord entre «Al Houkamaâ al falassifa et Al houkamaâ fi eddine» (les savants philosophes et les savants en religion), et tous de dire qu’ «en réalité, la première de toutes les causes est la cause finale». Aujourd’hui, les gens lucides, pieux ou non, résument parfois cette entente entre la foi et la raison par la belle et lapidaire formule: «Al oumouro bikhawatimiha». Sauf que certains y mettent de la bonne foi pendant que d’autres louvoient, car, en définitive, comme le rappelle Amine Maalouf, dans Le déréglement du monde: «On accorde trop de poids à l’influence des religions sur les peuples, et pas assez à l’influence des peuples sur les religions».

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