«Au pas d’homme libre…» (39)
7 février 2018
Najib Refaif (599 articles)
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«Au pas d’homme libre…» (39)

j’ai appris auprès de cet homme de la génération qui avait fondé le journalisme marocain d’après-l’indépendance le sens de la rigueur dans l’écriture, l’importance et le poids des mots pour dire quelques vérités et préserver certaines valeurs.

«J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans», écrivait Baudelaire lors d’un de ses trois célèbres «Spleen» dans «Les Fleurs du mal». On peut lire ce vers comme on l’entend et tel qu’on a vécu sa vie. Riche et bien remplie, vide mais pleine d’une «morne incuriosité», toute vie est un amoncellement de jours qui passent, de rêves et d’illusions qui trépassent. Plus tard, un temps doux-amer plein de mélancolie viendra en établir le bilan et faire état de ce qu’on a–bien ou mal– vécu, cru, lu, vu ou entendu. Ce trop plein de souvenirs accompagné de cette sensation d’avoir vécu mille ans dont parle le poète, c’est le temps de la mémoire. Il m’arrive, en rangeant mes souvenirs comme on range sa chambre, de songer à ce que j’aurais mal vécu dans ce passé que je remonte: un mauvais souvenir d’une période, une tristesse mal surmontée, une rencontre ou une décision qui m’aurait coûté peine ou souffrance. Il y en eut certes et un certain nombre, mais aucun souvenir saillant ne me vient à l’esprit. Comme si le film était terminé et que plus aucun plan ne pourrait être rajouté au montage. Voilà, c’est ça, c’est toi et voici le film de ta vie, me chuchote la petite voix mélancolique de la mémoire. Inutile alors d’insister, les jeux sont faits. Le «je» est un autre que «moi» dans ce rembobinage des souvenirs qui se ramassent à la pelle… Comme dans la chanson de Montand née du poème de Prévert. Silencieux et fidèle, on continue, on sourit toujours et on remercie la vie…
J’ai beaucoup remercié au cours de ma vie. Non par excès de politesse mais par respect et reconnaissance. Je regrette que cette courtoisie de l’esprit et du cœur ne soit pas la vertu la plus partagée dans le métier que j’ai exercé. Comme cet autre poète que j’aime à lire et à citer, René Char, moi aussi j’aime croire que je viens d’un «pays» où l’on remercie. Mais ce pays, comme nous a prévenus le poète dans l’épigraphe du poème «Qu’il vive!» (Les Matinaux.), n’est qu’un vœu de l’esprit. «Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains(…) / Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits».

C’est en pensant à un grand journaliste et collègue, un fin esthète et satiriste pétri d’humour que j’ai évoqué ces vers de René Char. Amateur passionné de poésie, c’est grâce à un petit livre qu’il m’avait offert que j’avais découvert la poésie de Saint-John Perse. Ce ne fut donc point un petit cadeau ! Il s’agit de «Vents» suivi de «Chronique» dans l’édition de poche Poésie/Gallimard de 1975. Mustapha Iznasni est un homme de qualité. Un gentilhomme au sens où on l’entendait au XVIIIe siècle en Europe. Originaire du Nord du pays, il est «descendu» à Rabat pour les études, bougé vers Casablanca avant de prolonger sa formation à l’Université de Sofia en Bulgarie au temps du communisme triomphant en Europe de l’Est. Revenu au pays, il va s’engager dans la politique et notamment le «journalisme d’opinion» ou de l’opposition (ce qui revenait au même dans les années 60 et n’était pas en odeur de sainteté auprès du pouvoir à l’époque). C’est au début des années 80 que je vais me lier d’amitié avec cet homme d’excellente compagnie. Il sera mon rédacteur en chef (alors que je dirigeais le service culturel) après des changements survenus au sein de la société des journaux que le parti éditait. Parfait bilingue, passant même avec aisance à d’autres langues comme l’espagnol, le bulgare ou le russe, Mustapha Iznasni sera nommé directeur des deux quotidiens du parti. C’est alors qu’il me «désignera» rédacteur en chef du quotidien Almaghrib, plus par défaut, par amitié et affinités mutuelles que par envie ou ambition de ma part. Je fus alors, et il respecta ma position, un rédacteur en chef au sens technique, car je n’étais pas encarté politiquement et n’y songeais guère. De ce temps passé ensemble à gérer les «choses du quotidien» et les humeurs des journalistes, je garde le souvenir de beaucoup de rires et de moult calembours (franco-arabe parfois et totalement hermétiques pour nos collègues arabophones d’en face) que l’on jetait comme des boules puantes au milieu des salles de rédaction. Nous avons beaucoup ri, échangé nos lectures et j’ai appris auprès de cet homme de la génération qui avait fondé le journalisme marocain d’après-l’Indépendance le sens de la rigueur dans l’écriture, l’importance et le poids des mots pour dire quelques vérités et préserver certaines valeurs. Homme juste, toujours il a chéri la liberté de penser et revendiqué le droit de rire de tout afin de ne pas sombrer dans la sinistrose ambiante ou de ne pas s’engager corps et âme dans la lutte des places…Ainsi sommes-nous allés, chacun selon son destin, sur ce chemin dont parle notre poète préféré Saint-John Perse lorsqu’il dit : «Je m’en vais, ô mémoire! à mon pas d’homme libre, sans ordre, ni tribu».

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