«Pour manger»
19 octobre 2009
Hind Taarji (537 articles)
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«Pour manger»

Des personnes correctement vêtues qui viennent vers vous et font appel à  votre bon cÅ“ur en tentant, par quelques mots, de vous faire comprendre qu’ils n’ont jamais fait ça avant. Le recours à  la langue française les positionne d’emblée. On réalise qu’on a face à  soi, dans un pays au pourcentage élevé d’analphabètes, quelqu’un qui a fréquenté l’école suffisamment longtemps pour maîtriser une langue étrangère et qui, malgré tout, se retrouve un jour acculé à  mendier.

Assis à un carrefour, il regardait distraitement passer les voitures. Devant lui, posé par terre, un tableau. Ou plutôt des couleurs primaires jetées sur une toile. A ma vue, il s’est levé et est venu vers moi, le visage fendu d’un sourire qui découvrait une dentition noire. Il me salua comme on salue une vieille connaissance. Effectivement -son propos le rappela-, il m’avait côtoyée dans une autre vie, celle où, jeune graphiste, il avait un travail et un salaire qui tombait en fin de mois. J’avoue ne pas l’avoir reconnu. Mais, pour ne pas le blesser, je fis mine de me souvenir de lui. Quelque temps plus tard, je l’ai recroisé au même endroit, le même tableau à ses pieds. De nouveau, il se précipita vers moi, le sourire en avant. Sauf que cette fois-ci, après les salutations d’usage, il me demanda tout de go si je pouvais lui donner un peu d’argent: «Pour manger», expliqua-t-il simplement. Dans un français limpide, un français de quelqu’un qui, longtemps, fréquenta l’école.
Le matin même, je venais de lire un article sur Françoise Sagan, icône déchue de la littérature française. Son fils y racontait que, sa mère, un temps rendue très riche par les droits d’auteur perçus, était morte ruinée et criblée de dettes. A la fin de sa vie, Françoise Sagan n’avait plus d’entrée d’argent, pas même de quoi payer son loyer. SDF, elle dût accepter l’hospitalité d’une amie jusqu’à son décès. Cette histoire fit écho dans mon esprit à la rencontre ci-dessus décrite. Ainsi, voilà deux êtres que tout sépare, un petit graphiste anonyme et un écrivain célèbre. Tous les deux, pourtant, ont un parcours de vie marqué par la déchéance. Pour des raisons propres à chacun d’eux, ils ont été réduits, pour survivre, à en appeler à la générosité d’autrui. Un seul mot pour qualifier cela : terrible !
A force de croiser des mendiants sur son chemin, on finit par oublier que derrière les personnages il y a  des personnes. Des personnes qui n’ont pas toujours été ce qu’elles donnent à voir. Qui, comme vous et moi, ont dû se rêver avec un autre destin et pour lesquelles, à un moment donné, tout a basculé. Cette réalité s’impose à vous brutalement quand vous rencontrez, comme dans le cas évoqué, quelqu’un qui vous appelle par votre nom et vous demande, dans un français parfait, de l’argent «pour manger». Vous pouvez être assuré que l’image de cet être à la dérive ne s’évanouit pas de sitôt qu’il aura disparu de votre champ de vision. Vous avez beau la chasser, elle revient danser devant vos yeux, vous rappelant combien nul, jamais, ne peut s’estimer à l’abri d’un coup du sort.
La situation de crise actuelle favorise l’apparition de ceux qu’en Europe on appelle encore les «nouveaux pauvres», alors qu’ils occupent l’espace de la rue depuis longtemps déjà. Des gens qui, après avoir connu une vie normale, avec une maison, un travail et des relations sociales, sont du jour au lendemain dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins. En France, dans le métro parisien, ils ont largement détrôné le clochard d’antan, avec sa bouteille et son nez aviné. C’est la petite dame qui tend la main en regardant ses pieds, le quinquagénaire qui essaie de vous vendre le journal des SDF ou celui qui vous demande «un euro ou un ticket resto» après avoir débité son laïus en s’excusant d’«avoir pris un peu de votre temps». Au Maroc, on commence depuis un moment déjà à voir apparaître le même type de profil. Des personnes correctement vêtues qui viennent vers vous et font appel à votre bon cœur en tentant, par quelques mots, de vous faire comprendre qu’ils n’ont jamais fait ça avant. Le recours à la langue française les positionne d’emblée. On réalise qu’on a face à soi, dans un pays au pourcentage élevé d’analphabètes, quelqu’un qui a fréquenté l’école suffisamment longtemps pour maîtriser une langue étrangère et qui, malgré tout, se retrouve un jour acculé à mendier. En retournant la proposition, le problème prend encore plus d’ampleur : on peut désormais aller à l’école et être au même point que celui qui ne l’a jamais fréquenté. Cette situation, dans les décennies précédentes, aurait été inconcevable. Comme le clochard parisien, l’identité du mendiant marocain était définie : c’était un analphabète, issu d’un milieu précarisé, vieux ou handicapé. Aujourd’hui, il est de plus en plus jeune et de moins en moins analphabète. Quand on sait ce que cela coûte, pour un pays comme le nôtre, d’instruire quelqu’un, on ne peut qu’en être atterré. Est-ce la mondialisation, la crise financière, les ratés du système, les fruits de la modernisation ? C’est tout cela à la fois et cela ne rassure pas.

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