30 septembre 2007
Hind Taarji (537 articles)
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«Faire le bien du peuple malgré le peuple»

Aucune cause, fût-elle celle de la démocratie, ne peut se défendre en faisant abstraction de la liberté et de la volonté de ceux à  qui elle est censée apporter le bonheur.
Par contre, se battre pour convaincre, là  est la voie,
l’unique et la seule.

Les symboles ont la vie dure. En Turquie, quelques semaines à peine après l’accession d’un fondamentaliste, Abdullah Gül, à la tête de l’Etat, la polémique sur le voile est relancée. Le gouvernement turc vient de faire part de son intention d’inclure la question du port du «turban», appellation turque du hijab, à l’université dans le projet de nouvelle Constitution qui doit être soumis au Parlement. Interdit dans l’enceinte universitaire depuis 1987, le turban cristallise le conflit qui oppose depuis plus de deux décennies laïcs et islamistes au sein de la société turque. Le bras de fer remonte à 1989, quand des étudiantes manifestèrent contre l’interdiction qui leur était faite de se voiler. Avec ce qui fut la première affaire du voile, la mouvance islamiste, qui déployait ses tentacules, testait les capacités de réaction des tenants de la laïcité.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal Atatürk, en 1923, le pays est résolument engagé dans un processus d’occidentalisation et d’arrimage à l’Europe. Atatürk, face à l’empire ottoman moribond, avait entrepris de construire la Turquie moderne par la laïcisation forcée de la société. «Faire le bien du peuple malgré le peuple», tel était et reste le credo des kémalistes. Rompant de manière brutale avec le passé califal, Atatürk instaura une séparation stricte entre le champ politique et le champ religieux. La mesure la plus symboliquement forte fut l’adoption du code civil suisse en lieu et place de la chariaâ en matière de statut personnel. Dans sa volonté de moderniser la société et de rattraper le retard qui la séparait de l’Europe, référence idéalisée, Mustapha Kemal recourut aux moyens les plus extrêmes comme imposer aux hommes le costume européen et interdire le port du tarbouche ! Toujours dans cette perspective, les politiques mises en place favorisèrent l’exode rural et l’émigration vers l’Europe. En devenant citadins, se disaient les kémalistes, les gens s’occidentaliseraient plus facilement. Dans les années 60, le besoin en main-d’œuvre de l’Europe était grand. Malgré un taux de chômage insignifiant, les autorités poussèrent les travailleurs à émigrer, convaincues qu’à leur retour, ils auraient assimilé les fondements de la culture européenne. Mauvais calcul tant au niveau de ceux qui quittèrent leurs campagnes pour les villes que pour ceux qui vécurent l’Europe de l’intérieur. Les premiers ramenèrent leur culture paysanne dans leurs baluchons, les seconds le rejet d’un modèle occidental dans lequel ils ne se reconnaissaient pas. A la fin des années 80, c’est le grand retour du refoulé : avec l’affaire du turban, l’identité musulmane se voit revendiquée avec force au sein même de l’enceinte moderne du savoir : l’université.

Atatürk aurait de bonnes raisons de se retourner dans sa tombe. Depuis cet été, son fauteuil est occupé par un homme qui, même s’il s’est engagé à défendre le principe de la laïcité, reste un nostalgique de l’Etat islamique. Avec Abdullah Gül à la tête de l’Etat et Tayyib Recep Erdogan, chef du parti islamiste, à celle du gouvernement, l’islam fait un retour en force dans le champ politique. Bien que 74 ans de laïcisation volontariste ne soient pas restés sans effet sur la société, façonnant les mentalités (les islamistes turcs ne sont pas les islamistes marocains), l’objectif poursuivi de dépouiller le Turc de son identité culturelle pour le transformer en clone de l’Occident n’a pas abouti. Ainsi, sur cette question de l’interdiction du port du turban à l’université, 75% de la population serait favorable à son assouplissement. Entre 1999 et 2006, le pourcentage des femmes voilées est passé de 27,3% à 36,5%. Face à cette montée de l’islamisme en Turquie, l’inquiétude des milieux laïques est palpable. Certes, l’armée, gardienne du temple kémaliste, veille au grain mais elle se confronte de plus en plus à cette évidence : une société ne se transforme pas par la force. Comme en Union soviétique où la religion, proscrite pendant la période communiste, retrouve une vigueur formidable, la mosquée demeure un pôle fondamental en Turquie, malgré 74 ans de kémalisme. La volonté moderniste d’Atatürk était louable. La Turquie doit à ce dernier d’être la puissance régionale qu’elle est aujourd’hui. Mais la liberté est une valeur non négociable. Quel que soit l’objectif poursuivi, on ne peut imposer à un individu ni à un peuple de devenir autre par la force. Certes, convaincre est bien plus dur qu’imposer. Mais ce n’est que par ce biais que peut s’opérer le vrai changement. En Turquie, sur la question de la religion, on s’est contenté d’inverser la donne : ainsi, là où dans les pays musulmans il est interdit de contester le statut de l’islam en tant que religion d’Etat, en Turquie, il en est de même mais pour ce qui est de la laïcité. Les islamistes en Turquie se battent ainsi pour la révision de l’article 163 qui condamne toute atteinte au principe de la sécularité. On attendait d’ailleurs Abdullah Gül sur ce terrain plutôt que sur celui du voile. Mais le voile, c’est la femme et la femme, c’est la clé de voûte de tout l’édifice social. L’exemple turc mérite d’être étudié de près. Aucune cause, fût-elle celle de la démocratie, ne peut se défendre en faisant abstraction de la volonté de ceux à qui elle est censée apporter le bonheur. Il est illusoire de croire que l’on peut «faire le bien du peuple malgré le peuple». Par contre, se battre pour convaincre – et quel meilleur moyen que de donner l’exemple …, là est la voie, l’unique et la seule. Des jeunes filles qui se baladent bras dessus, bras dessous, l’une en jean serré, l’autre en hijab et la troisième en jean et hijab olé olé, c’est cela une société à la recherche de sa propre voie.

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