Village maudit : dans le ciel de la faim
29 novembre 2012
Sana Guessous (306 articles)
0 Commentaire
Partager

Village maudit : dans le ciel de la faim

Couronné par le prix Grand Atlas 2012, le premier roman de Mohamed El Ouardi est, loin de la jolie balade bucolique, une immersion réaliste et lucide dans la vie paysanne, souvent sordide. 

Page sept. Ici s’arrête la civilisation. Ici commence la steppe, l’immensité fruste et menaçante, où même les hyènes ne ricanent plus. C’est dans cette plaine stérile que Mohamed El Ouardi largue les personnages de son premier roman, une poignée de paysans qui épuisent leurs lopins de terre et regardent, hébétés, ramper la rivière. Emportera-t-elle les vaches et le blé, comme l’année dernière ?

Mais hamdoullah, hamdoullah malgré tout, répète le père Tomy en se tortillant la barbe. Dieu est grand, plein de bonté, acquiesce la mère Adjou, quarantenaire et déjà décatie. Puisse-t-Il, dans son infinie miséricorde, nous garder Kzim, notre fils honnête et dévoué. Oui, notre frère qui se réveille à l’aube et descend à la mine pour que nous puissions manger, s’exclament en chœur Zba, Aïssa et Bihi, la sœur vieille fille et les frères incapables. Amen, répondent les femmes de ces fainéants et leurs enfants. Bande de sangsues immondes, pense Kzim, dévoué mais pas dupe. Le jeune mineur sait à quoi est employée la maigre solde qu’il se tue à envoyer chaque mois au village. Il la connaît bien, la litanie de son père, cette faillite en djellaba et saroual, cet imbécile heureux, fier de ses lamentables échecs. «Je n’ai rien fait de tout mon argent, se rengorge l’idiot du village. Je n’étais pas comme certains avares qui ont construit des maisons et qui crevaient de faim. Moi j’ai bien nourri mes enfants ; tous les veaux, toutes les vaches, tous les moutons égorgés». Ça lui fait une belle jambe, à Kzim, ces bestiaux impudemment et imprudemment engloutis. Mais le sage ouvrier ne veut pas, à son tour, sombrer dans la haine. Au bled, il le sait, l’époque des repas frugaux et des rires échangés au pied des oliviers est finie. Comme l’oued, les rancœurs et les jalousies avancent, inexorablement. Les valeurs reculent, s’amenuisent, comme les moissons. Et les voyous planent, tels des vautours, autour de cette terre anémiée. «Il faut retrouver l’entraide et la collaboration, vertus sans lesquelles le village n’est qu’un corps malade et agonisant, proie facile pour les charognards qui guettent sa mort», s’exclame Kzim. Alors on l’approuve hypocritement, on fait mine de l’entendre mais la torpeur est plus séduisante, plus rassurante.

Un avertissement contre la misère morale

Et les mentalités, tellement bornées. «Village maudit» est le SOS de Mohamed El Ouardi contre l’inculture, l’ignorance qui font des dégâts immenses, plus regrettables encore que la pauvreté. La misère, d’ailleurs, ne résulte-t-elle pas de l’ignorance ? Que penser d’un pays où des électeurs indigents et analphabètes votent pour «le cheval» ou «le pigeon», «parce qu’ils distribuent des pains de sucre» ? Que penser d’une société où des gens croient opiniâtrement qu’«il ne faut jamais passer par-dessus une mare de sang» et où «des centaines de femmes» rendent visite à une voyante réputée pour «guérir les malades rien qu’en les touchant de sa main» ? Où des «vieilles filles» comme Zba sont méprisées, prises à partie ou en pitié ? Où des femmes font des enfants plutôt que des études pour «asseoir leur autorité» ?

Loin des jolis paysages d’automne sur les cartes postales, loin des campagnes paisibles et verdoyantes des promeneurs solitaires, c’est une contrée hostile, inculte, un désert où «Dieu a fermé boutique», qui nous est dépeinte dans le récit d’El Ouardi, d’une plume efficace, imaginative, trempée dans l’encre du désenchantement. Un style empreint de quelques maladresses («Une marmaille d’enfants morveux») mais sillonné de poésie («Il s’étendit et ferma les yeux en pensant aux fumées délicieuses que ses grillades dégageraient dans le ciel de la faim»). On regrette le travail pour le moins bâclé de l’éditeur, qui laisse des coquilles aussi monumentales que «philisophe» ou encore «elle m’a fait pleuré» (sic). Mais on salue un beau premier roman.

«Village maudit» de Mohamed El Ouardi, Éditions Afrique Orient, 2010, 75 DH.

Commentaires