Sarim Fassi Fihri : «Mon vÅ“u le plus cher et le plus sincère, c’est de fédérer tous les intervenants du secteur» (2ème partie )
5 novembre 2014
Lavieeco (25050 articles)
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Sarim Fassi Fihri : «Mon vÅ“u le plus cher et le plus sincère, c’est de fédérer tous les intervenants du secteur» (2ème partie )

On construit de nombreux nouveaux quartiers et même carrément de nouvelles villes. Mais, à  chaque fois, on ne pense jamais à  construire une salle de cinéma ou de spectacles, comme si les habitants de ces nouveaux quartiers et de ces nouvelles villes ne vont que manger, boire et dormir…

Nous savons que depuis le nouveau texte de 2012, la commission a l’obligation de «prêter» les 2/3 du budget, non pas celui présenté par le producteur, mais plutôt celui réévalué par cette même commission, avec un plafond de 10 MDH. Mais est-ce que quelqu’un s’est déjà posé la question de savoir comment ce producteur compte compléter son financement ?

D’abord, on ne peut exiger d’un producteur d’apporter le financement manquant avant de lui donner la subvention qui lui a été accordée, et la raison est toute simple, c’est que nous savons le peu de ressources possibles qui existent au Maroc pour le cinéma.

Mais on ne doit pas non plus fermer les yeux sur le fait que ce qu’on va lui donner ne va pas être suffisant pour réaliser son projet, du moins tel qu’il l’a présenté à la commission…

Oui, vous avez raison, et c’est ce que j’ai appelé «la faisabilité». Si c’est un producteur sérieux, il pourrait compléter le 1/3 qui lui manque, par son apport personnel, à travers sa propre structure de production, la valeur du scénario, le cachet de son réalisateur, etc. Mais s’il décide de prendre tout cela des 2/3 qu’on lui a donnés, la qualité de son film va forcément en pâtir… Je reviens à cette question de «faisabilité». La commission doit essayer de bien étudier sa décision afin d’éviter que le producteur bénéficiaire de l’avance ne se retrouve dans de mauvais draps, faute de moyens suffisants pour faire son film, ou parfois juste pour le finir. Mais j’ai une piste qui pourrait être intéressante. J’ai l’intention de mettre en place, au sein du CCM, un dispositif qui soit le moins onéreux possible et qui permettrait aux producteurs qui en font la demande de bénéficier d’un accompagnement pour la recherche de financements complémentaires à l’étranger. C’est un dispositif de conseil, mais, si possible, d’aide administrative. Vous savez, il suffit parfois juste de leur dire où se trouvent ces fonds de financement et comment les contacter et leur adresser les projets. Il y a plus de 15 fonds de financement de films à travers le monde et pour lesquels le Maroc est éligible. Alors, pourquoi ne pas en profiter ? Certains le font déjà, et ce sont de vrais producteurs, mais la majorité se contente de ce que lui donne le fonds d’aide marocain… Et cela aboutit aux résultats que l’on sait. Il faut préciser qu’un certain nombre de ces fonds accordent même des aides à la réécriture, ce qui est déjà énorme car le scénario est souvent le maillon faible des projets marocains.

Nous avons vu le volet production, qu’avez-vous à nous dire concernant les autres rayons comme les salles, la distribution, l’exploitation, etc.?

Je n’ai pas, hélas, de remède miracle, mais je suis convaincu qu’il y a des solutions. Mais, rien ne se fera sans les professionnels. Prenons par exemple le problème des exploitants. Je les côtoie depuis des années et je connais bien leurs problèmes à travers notamment leurs doléances : les impôts, la TVA, la piraterie, le téléchargement illégal des films, etc. Tout cela est plus ou moins vrai, mais le constat reste amer: le parc des salles se réduit comme une peau de chagrin, même si, à côté, il y a quelques rares multiplexes qui sont édifiés dans certaines villes. Pour ma part, parmi les solutions, et que je n’ai pas inventées car elles sont appliquées ailleurs, ce sont les salles de proximité. De quoi s’agit-il ? Comme vous le savez, on construit de nombreux nouveaux quartiers et même carrément de nouvelles villes. Mais, à chaque fois, on ne pense jamais à construire une salle de cinéma ou de spectacles, comme si les habitants de ces nouveaux quartiers et de ces nouvelles villes ne vont que manger, boire et dormir… C’est dramatique. Pourtant, il suffit de voir le business généré par la commercialisation illégale du DVD piraté pour comprendre l’engouement des Marocains pour le cinéma. Il faut sensibiliser et convaincre les pouvoirs publics, les ministres concernés, les élus, la direction générale des collectivités locales, les agences urbaines, les promoteurs… et les amener à œuvrer avec nous pour l’édification systématique de salles de cinéma –et de spectacles– dans tous les nouveaux grands projets immobiliers, au même titre qu’une mosquée, une école ou un dispensaire, bref, un équipement social. Cependant, je dois préciser que ces salles doivent être confiées à des professionnels et non à des fonctionnaires ou à des élus. C’est ce qui se fait déjà en France et ailleurs. L’exploitation des salles, c’est un vrai métier, et comme on dit, à chacun son métier…
En attendant, nous avons un nouveau texte, celui de 2012, qui prévoit 3 types d’aides pour les salles : l’aide à la rénovation, l’aide à la création de nouvelles salles et qui peut aller jusqu’à 50% de l’investissement et, enfin, l’aide à la numérisation. Seule cette dernière aide est vraiment opérationnelle.
Le budget qui a été alloué à ces aides, depuis la promulgation du nouveau texte il y a 2 ans, est de 14 MDH, soit 7 millions par an. La totalité de ce montant a été dédiée à la numérisation de certaines salles car sans l’acquisition d’un projecteur numérique, elles risquaient fatalement de fermer. Donc, il y avait urgence. Et c’est pour cela que le CCM n’a pas touché les autres volets (rénovation et création). Cependant, je compte m’atteler très prochainement à cette tâche et essayer de trouver des budgets supplémentaires.

Maintenant, qui dit exploitation, dit distribution. Mais peut-on encore parler de distribution quand il y a si peu de salles, une quarantaine à tout casser pour tout le Maroc, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir distribuer et où ?

Vous avez raison de poser la question en ces termes… Selon le CCM, il n’y aurait plus que 13 distributeurs au Maroc, mais en réalité, seuls 4 sont encore en activité, et sur ces 4, il y en a deux qui s’intéressent aux films marocains, et ils ont raison, car ce sont ces films qui marchent le mieux dans les salles. De plus, ce qui n’arrange pas beaucoup les affaires de ces «résistants», c’est que beaucoup de producteurs et surtout les auto-producteurs ont décidé de distribuer eux-mêmes leurs films croyant réaliser ainsi des économies. Ils ont tort car, en définitive, ils ne font que de la petite logistique. Or, à l’instar de l’exploitation, la distribution est une affaire de professionnels. Contrairement à ce qu’on peut penser, distribuer un film, ce n’est pas seulement le faire accepter dans une salle et négocier sa marge avec son gérant, mais il y a derrière tout un travail de marketing, de promotion, de suivi, etc., et cela les producteurs ne savent pas le faire, mais je n’ai pas le droit de leur interdire de le faire…

Quels sont les fondements de la formation aux métiers du cinéma au Maroc ?

Actuellement, il y a 4 dispositifs de formation au Maroc : un dispositif universitaire avec des filières de cinéma dans les universités de Tétouan, Casablanca, Marrakech et Ouarzazate ; un autre de formation professionnelle avec deux grands centres de l’OFPPT à Casablanca et à Ourazazate ; un troisième d’écoles privées de formation plus ou moins spécialisées ; et enfin un dispositif d’«instituts supérieurs» avec l’ESAV de Marrakech (privé) et l’ISMAC de Rabat (public).
A vrai dire, même si tous ces dispositifs fonctionnent plus ou moins, il n’y a pratiquement aucune coordination entre eux. C’est pour cela que j’ai l’intention de prendre contact dès que possible avec tous les départements concernés à savoir le ministère de la communication, celui de l’enseignement supérieur, la direction générale de la formation professionnelle, ainsi que les responsables des différentes institutions. L’objectif sera de mettre en œuvre un travail de canalisation et d’harmonisation, pour une meilleure rationalisation des ressources et des formations. Je devrais quand même préciser que seul le Festival international du film de Marrakech a réussi à créer une jonction entre toutes ces institutions grâce à Cinécoles, un concours de courts métrages doté d’un prix conséquent, initié et soutenu par Son Altesse le prince Moulay Rachid en personne.

Avant de passer à votre vision globale pour le secteur cinématographique marocain, est-ce que vous pouvez quand même rassurer ceux qui pourraient craindre que…

(Sourire) Je vois où vous voulez en venir… Non, personne n’a aucune raison d’avoir peur. Tout d’abord, tous ceux qui me connaissent savent que ce n’est pas dans ma nature ni dans mon éducation de me venger. Je ne suis pas et je n’ai jamais été rancunier. Pour moi, tout cela, c’est du passé, et moi je suis un homme de l’avenir. Et d’un. De deux, je suis le directeur du CCM, et donc, je suis moralement et légalement responsable de tous les professionnels, et pas seulement de ceux qui m’ont soutenu. Et enfin, de trois, même si je le voulais, je n’ai aucune possibilité, ni par les textes, ni par mes prérogatives, de me venger en sanctionnant ceux qui ne m’aimeraient pas, ni d’ailleurs en récompensant ceux qui me feraient des déclarations d’amour. Et puis, depuis le début de cette interview, je vous ai répété à plusieurs reprises que mon vœu le plus cher et le plus sincère, c’est de fédérer l’ensemble des intervenants du secteur. Alors, d’après vous, comment pourrais-je fédérer tout en étant un “punisseur” ou un sectaire? Donc, vous pouvez rassurer tout le monde, du moins ceux qui auraient des craintes à mon égard, que moi, je ne mange pas de ce pain-là et que je suis bien au-dessus de tout cela. Ce qui m’intéresse désormais c’est de capitaliser sur tout ce qui a été réalisé jusque-là, aussi bien par mes prédécesseurs que par les professionnels, pour faire un cinéma de qualité

Maintenant, si je vous demandais de me dire, en quelques mots, les idées phare et prioritaires avec lesquelles vous avez l’intention de démarrer dès demain…

Réunir les professionnels, fédérer, partager les idées, donner des pistes de réflexion, écouter les uns et les autres, et ne pas trop attendre pour prendre les décisions. Il y a urgence…
J’ai principalement deux projets prioritaires pour sauver le secteur: pour la production, enclencher un saut qualitatif en essayant de donner les moyens pour améliorer sensiblement la qualité de nos films, parce que j’ai envie que nos films et nos cinéastes, qui ont tout le talent nécessaire, ne soient pas seulement présents dans les festivals de Tarifa ou de Santiago, mais se retrouver, à court terme, en sélection dans de grands festivals, comme Cannes ou Berlin… C’est peut-être une utopie, mais le monde de l’avenir n’est que le fruit des utopies… Et pour les salles, qui est le volet vraiment sinistré de notre secteur, il y a cette piste des multiplex, mais elle n’est pas la seule, et je défendrais avec les professionnels, également, l’autre piste des «salles de proximité», dans les centre-ville, mais aussi dans les nouveaux quartiers et les nouvelles cités.

Votre prédécesseur, M. Sail, a souvent été présenté comme un «rempart contre les menaces de l’islamisme sur l’art et la culture», et plus précisément, dans le cinéma avec notamment ce qu’on a appelé «l’art propre». Alors, est-ce que vous, tout barbu que vous êtes, vous allez reprendre le flambeau ?

Je vous rappelle qu’avant de devenir directeur du CCM, j’étais, il y a encore quelques jours, président de la Chambre des producteurs, et en tant que tel, j’étais membre du Conseil d’administration du CCM. Et à ce titre, j’assiste à la réunion de ce conseil, deux fois par an, depuis maintenant 18 ans, c’est-à-dire également durant les 3 dernières années où c’est le PJD qui dirige le gouvernement et que c’est un ministre du PJD qui est aux commandes du département de la communication, et donc, du cinéma. Je puis vous assurer que durant toute cette dernière période, je n’ai jamais entendu parler, dans ces conseils, de cette fable de «l’art propre». Bien sûr, nous avons tous lu, dans la presse ou entendu à la radio, à la télévision, ou même au Parlement, des voix qui en parlent ouvertement, mais c’est normal car chacun est dans son rôle et cela fait partie du jeu démocratique et de la liberté d’expression. Mais, je vous le répète, je n’ai jamais rien entendu de cela aussi bien chez le gouvernement que chez ceux qui sont en charge de notre cinéma. Pour étayer ce point de vue, je donne toujours deux films en exemple qui sont sortis depuis que le PJD est à la tête du gouvernement et qui n’ont subi aucune censure : ce sont les films Zéro de Noureddine Lakhmari et Les chevaux de Dieu de Nabil Ayouch. Pourtant, je sais que beaucoup ont eu cette crainte car il y a dans ces deux films en particulier, des scènes qui pourraient être à l’encontre de la thèse indéfendable de «l’art propre». Et là également, je vous assure qu’il n’y a jamais eu le moindre mot prononcé ni la moindre remarque à ce propos ni par le ministre de la communication ni par aucune autre personne responsable dans ce département. Alors, franchement, c’est un rempart contre qui ? Contre quoi ?

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