Les petites lumières d’Abdellatif Laâbi
7 avril 2017
Fadwa Misk (285 articles)
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Les petites lumières d’Abdellatif Laâbi

Vient de paraître, aux Editions de la Différence, un recueil de textes rédigés entre 1982 et 2016 par le poète et intellectuel Abdellatif Laâbi. Les textes, publiés dans divers supports et tribunes, traitent de l’exil, de l’engagement, de la culture et de la mémoire. Des perles de sagesse et de pertinence qui valent bien le titre «Petites lumières». Texte libre de flagorneries.

Depuis qu’il a pris la plume, Abdellatif Laâbi n’a jamais cessé d’écrire. Armé de son mot juste et tranchant, il s’est investi depuis longtemps dans la guerre au tu, au tyran et à ces moulins à paroles. Un combat presque don-quichottesque de l’écrivain sensible dans des temps insensés, qui continue sans trêve, malgré les moments de retrait et les intervalles de silence. En témoignent ses nombreux textes, publiés sur des revues, des magazines ou plus récemment sur internet (Laâbi est dans l’air du temps), de 1982 à 2016, dont on a choisi une soixantaine des plus pertinents, pour figurer dans «Petites lumières», son dernier recueil paru chez les Editions de la Différence.

Des cris écrits
Quel pertinent choix que celui du texte inaugural ! Dès les premières lignes de «L’écriture au tournant», Laâbi saisit le lecteur et l’introduit de force dans le tourment de l’écrivain. Il répond à tous ceux qui s’indignent, naïvement, du silence des intellectuels et démontre, dans ce texte sincère, que le silence de l’intellectuel, le vrai, n’est jamais quiet. Sa remise en question perpétuelle de son rôle et de la valeur de la littérature dans une société comme la nôtre ne tient pas de l’aigreur, mais d’une reconsidération nécessaire des choses et de leur utilité. Le texte est non dépourvu de drôlerie, lorsqu’il pointe ceux (les écrivains) qui «respirent avec délectation les nuages d’encens qui célèbrent leurs œuvres et tiennent ces flagorneries pour un hommage pertinent et mérité».
Abdellatif Laâbi a toujours considéré la culture comme ce radeau de secours qui peut sauver du déluge de l’ignorance. Rappelons «l’appel pour un Pacte national pour la culture», action pour laquelle il a appelé il y a quelques années et qui a rafraîchi les espoirs de quelques internautes, sans engendrer de réel effet boule de neige culturel. Cette publication dans «Petites lumières» rappelle combien précises étaient, et le sont toujours, les pistes proposées par l’auteur pour ranimer la culture dans notre pays.
La démocratie, la liberté, l’égalité et autres utopies continuent à inspirer le poète qui, en dehors de quelques paroxysmes pessimistes et accès de doute, reste mû des plus belles volontés pour un Maroc meilleur. Il en va de même lorsqu’il traite de la francophonie et du rapport à la langue, de l’écriture comme engagement du monde arabe ou encore de la culture palestinienne bafouée.

Hommages et éclairages
S’il appréhende lui-même ces hommages qui tendent à rendre les auteurs «plus intelligents et plus profonds qu’ils ne le sont, plus malheureux ou plus fous», Abdellatif Laâbi n’hésite pas à s’acquitter du devoir de mémoire envers ses amis disparus. Qu’ils manient la plume ou le pinceau, ces artistes façonneurs de beauté trouvent place dans ce recueil dans des textes courts, tantôt désespérés, voire rageurs, tantôt nostalgiques ou admiratifs. On y rencontre les Algériens Mohammed Dib et Tahar Djaout, le Français Gabriel Bounoure, le Belge Jean-Luc Wauthier, le Martiniquais Aimé Césaire et son éditeur et ami portugais Joaquim Vital.

Des bons mots pour les amis ne sont pas flatterie. En témoignage de son admiration, de sa curiosité ou simplement de l’intérêt suscité par les travaux de confrères, Abdellatif Laâbi a toujours écrit et pourvu qu’il continue. Car lorsqu’il décortique le film Underground, d’Emir Kusturica, la polyphonie de Mahi Binebine ou le mentir-vrai de Sapho, il dépasse la forme, traverse le fond et s’engage dans des dimensions transcendantes, donnant aux faits des profondeurs nouvelles. Au cas où Abdellatif Laâbi le perdrait de vue, c’est cette distanciation intime, inaccessible à nous autres mortels, qui rend si nécessaire le travail de l’intellectuel.

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