«Le Festival de Marrakech est unique par la liberté qu’il offre aux cinéastes du monde entier»
6 décembre 2016
Saad Benmansour (1022 articles)
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«Le Festival de Marrakech est unique par la liberté qu’il offre aux cinéastes du monde entier»

La 16e édition est jugée exceptionnelle par la qualité du jury et des invités. Pour la première année, des films seront projetés hors Marrakech. Le bilan du CCM est honorable depuis la nomination du nouveau directeur.

Sarim Fassi Fihri Directeur du CCM

Sarim Fassi Fihri
Directeur du CCM

Le Festival du film de Marrakech en est aujourd’hui à sa 16e édition. Quelles sont vos attentes et objectifs spécifiques par rapport à cette édition ?

Cette édition est exceptionnelle car nous avons un jury d’une grande qualité, présidé par un maître du cinéma, Béla Tarr, entouré de cinéastes prestigieux : Bille August, deux Palmes d’or ; Bruno Dumont, deux fois Prix spécial du jury à Cannes ; Lisandro Alonso, chef de file de la nouvelle génération argentine, ainsi qu’une belle brochette de comédiennes et de comédiens comme Suzanne Clément, muse de Xavier Dolan ; Jasmine Trinca, comédienne italienne reconnue, interprète inoubliable de La chambre du Fils de Nanni Moretti ; Kalki Koechlin, tout le charme de Bollywood ; Jason Clarke, étoile montante du cinéma américain et, enfin, la grande artiste marocaine Fatima Harrandi, Raouia, que l’on ne présente plus. Nous nous devions avec ce jury et avec l’histoire de Marrakech, son passé cinéphilique, d’établir une sélection et particulièrement une compétition à la hauteur de ceux qui la regarderont : public et jury.

Les hommages ont également un côté exceptionnel puisque nous célébrerons cette année l’œuvre de Paul Verhoeven, dont la filmographie ne présente que des œuvres cinématographiques qui ont marqué les esprits et ont été des succès planétaires : Basic Instinct, Showgirls, Robocop, Black Book, Starship Troopers, Hollow Man et tout récemment Elle, présenté à Cannes et qui sera projeté pendant le festival. Abderrahim Tounsi, plus connu sous le nom de Abderraouf, le précurseur de l’art humoristique au Maroc, a influencé considérablement l’art du discernement qu’est l’humour au point qu’il est le maître ou la référence de beaucoup dont Gad Elmaleh. Ce n’est que justice que le Festival de Marrakech rende hommage à cette forme de talent qui est si populaire, car empreinte d’un bon sens qui relève de la sagesse. Après avoir rendu hommage à Shinji Aoyama, Kurosawa et Kore-Eda, il nous a semblé juste d’honorer Shinya Tsukamoto qui lui aussi fait partie de la nouvelle vague du cinéma japonais qui s’est imposé dans les années 90-2000 et qui aujourd’hui illustre bien cet adage : «Les fous ouvrent des voies que les sages empruntent ensuite». Pour égaler en talent l’ensemble de ces cinéastes, il nous fallait un mythe : Isabelle Adjani. Enfin, nous allons organiser un hommage à titre posthume à Abdellah Mesbahi, ce grand cinéaste qui a donné tant au cinéma marocain et arabe, mais qui, hélas, a été peu reconnu. Nous nous devions d’honorer sa mémoire et lui exprimer notre reconnaissance et notre gratitude.

Y aura-t-il des nouveautés par rapport aux précédentes éditions ?

Voilà une question récurrente qui est posée tous les ans ! Pour la première année, depuis sa création en 2001, le Festival du film de Marrakech, en partenariat avec le Centre cinématographique marocain, programme la projection de films du festival dans une salle de cinéma hors de Marrakech. En effet, la salle de cinéma 7e Art de Rabat, entièrement rénovée pour l’occasion, projettera 7 films issus de la sélection de cette 16e édition du festival et ce, au plus grand bonheur du public de Rabat et d’ailleurs.

Les festivaliers avec badges édités à Marrakech auront un accès gratuit sur présentation de leurs badges et le grand public accédera aux projections pour la modique somme de 15 dirhams par séance. Le programme de la semaine à la salle 7e ART est donc un florilège de toutes les sections que compte le Festival international du film de Marrakech et qui composent son identité.

N’y a-t-il pas de réflexion aujourd’hui pour rajeunir et rafraîchir le concept du festival ?

Le festival a 15 ans, il est encore jeune mais il occupe déjà une place importante dans les grands rendez-vous du cinéma mondial. La preuve en est dans la présence de grands maîtres du cinéma, des réalisateurs connus et reconnus par leurs pairs, des comédiens avec des filmographies plus qu’importantes, des Master Cass de grande qualité…

Tout cela est dû au fait que le Festival de Marrakech est unique par la liberté qu’il offre aux cinéastes du monde entier de venir présenter à travers leurs œuvres, leur vision du monde.

Le Festival de Marrakech est une demeure de talents. Et il ne fait de doute pour personne, comme le souligne la presse du monde entier et la présence artistique impressionnante chaque année, que le Festival international du film de Marrakech est non seulement le festival le plus important du monde arabe et africain, par la liberté qui s’inscrit sur ses écrans, mais, aussi, il prend toute sa place dans le monde comme un grand festival, au même titre que San Sebastian, Venise, Berlin ou Cannes…

A combien s’élève aujourd’hui le budget global du festival ?

Le budget du festival est  d’un peu plus de 60 millions de DH, financés par nos partenaires publics et privés.

Le festival est également une excellente occasion pour faire un petit bilan du CCM, à commencer d’abord par l’état du cinéma marocain et des salles au Maroc. La situation de ces dernières notamment ne s’est pas particulièrement améliorée depuis votre nomination. Difficultés financières, fermetures…, ne faut-il pas commencer par là justement pour relancer l’industrie du cinéma au Maroc?

La situation des salles a été ma priorité à mon arrivée au CCM. Cependant, force est de constater que la plus grande difficulté pour les salles est de faire venir des spectateurs. Vous avez beau aider financièrement les salles, organiser des festivals, les médiatiser, si le public ne fréquente plus les salles vous ne pourrez rien faire. Je compare la fréquentation des salles à celle des bibliothèques et des librairies : le Marocain lit de moins en moins de livres et va de plus en plus rarement au cinéma. Ces deux activités sont malheureusement devenues quelque peu élitistes : ce sont les Marocains qui ont le plus de moyens qui lisent et qui vont encore au cinéma. Les salles les plus chères aujourd’hui, avec des billets à 60 dirhams voire plus, sont les plus fréquentées.

Depuis 2012, le billet de cinéma n’est plus grevé d’aucune taxe, sinon d’une TVA à 20%. En décembre 2015, j’ai fait introduire dans le projet de Loi de finances 2016 une exonération de TVA sur la billetterie pour les salles qui ont un chiffre d’affaires annuel de moins de trois millions de dirhams. Cette mesure a été refusée à une voix ! Je ne désespère pas de la faire réintroduire avec le prochain gouvernement. Je souhaite en revanche maintenir la TVA pour les salles ayant un chiffre d’affaires supérieur à 3 millions de dirhams car ces salles sont susceptibles d’investir et donc de profiter de leurs droits à déduction.

Beaucoup de gens s’offusquent qu’il n’y ait plus que 32 salles de cinéma au Maroc, mais lorsque vous leur posez la question sur la dernière fois où ils ont été voir un film en payant leur billet, ils ne s’en souviennent même plus !

Ceci étant dit, je ne crois pas que la situation soit désespérée : en mars de cette année 8 écrans ont été ouverts à Tanger, 3 autres sont en cours de construction et deux projets sont en cours de finalisation à Rabat. Nous comptons également sur une plus grande agressivité des distributeurs et des exploitants, en particulier pour la qualité de la programmation, de l’accueil, du service et de la communication, avec le soutien du CCM, pour ramener les spectateurs dans les salles.

Comment expliquez-vous que plusieurs propositions de textes (lois, décrets et autres) que vous avez introduits auprès du gouvernement et/ou Parlement soient toujours bloquées ? Peut-on en déduire que vous n’avez trouvé auprès du gouvernement ni écoute ni intérêt ?

Le premier texte que j’ai proposé en janvier 2015, soit 3 mois après mon arrivée, est le texte de loi réorganisant le CCM, le texte actuel datant de septembre 1977, soit presque 40 ans. Il a fallu attendre juillet 2016 pour qu’il arrive enfin au Secrétariat général du gouvernement, c’est-à-dire 18 mois plus tard, et à la fin de la législature…

Dans la Loi de finances 2016, il y a une disposition que j’ai faite introduire et qui consiste à soutenir la production étrangère afin de booster le nombre de tournages étrangers au Maroc. Avant même le vote de la Loi de finances le 15 décembre 2015, le décret et l’arrêté d’application étaient prêts et validés par les différentes instances gouvernementales (ministère de l’économie et des finances – ministère de la communication). Ces textes ne sont jamais arrivés au Secrétariat général du gouvernement. Cherchez l’erreur !

On a pu lire çà et là dans les médias des reproches qui vous sont faits dans les milieux professionnels. On vous reproche finalement que vous n’avez rien fait de remarquable depuis votre nomination…

De quels milieux professionnels parlez-vous ? Ceux qui travaillent et qui ont une activité permanente dans le secteur sont trop occupés pour faire des reproches. Moins les «milieux professionnels» font du cinéma, plus ils passent leur temps à faire des reproches.

Sérieusement, depuis mon arrivée, j’ai essayé de m’attacher à deux axes de travail: la gestion et la stratégie.

La gestion consiste à faire respecter les textes du secteur et les règles, instaurées d’ailleurs par mon prédécesseur avec l’aval des professionnels. Le cinéma est, certes, un art mais également un business hautement capitalistique et dans lequel l’Etat investit plus de 160 millions de dirhams par an, souvent à fonds perdus. Il faut donc une rigueur dans son fonctionnement et celle-ci doit être applicable à tous même si cela peut heurter certains intérêts.

La stratégie consiste à trouver et mettre en œuvre les moyens d’améliorer la qualité de notre cinéma afin de l’amener au niveau du cinéma mondial et en même temps l’accompagner afin qu’il ait plus de moyens pour sa production. C’est dans cette optique que le CCM, et grâce à la Fondation du Festival international du film de Marrakech, a créé en 2015 la résidence d’écriture d’Ifrane destinée aux auteurs-réalisateurs ayant bénéficié du fonds d’aide. Le but étant d’améliorer des scénarios, certes primés par la commission du fonds d’aide, pas nécessairement parce qu’ils sont parfaits mais parce que ce sont les meilleurs parmi ceux proposés à la commission.

Toujours avec le souci d’accompagner les professionnels, le CCM a créé avec l’ISMAC (l’Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel et du cinéma), et dans le cadre de cycles de formation continue, des ateliers de production destinés aux professionnels marocains afin de les former à la manière de monter des dossiers de recherche de financement à l’international et aussi pour leur apprendre à «marketer» leurs projets auprès des différents guichets internationaux de financement de films.

Enfin, avec notre homologue français, le Centre national du cinéma, nous sommes en train de finaliser un fonds bilatéral maroco-français destiné à contribuer au financement des coproductions entre les deux pays.

Le CCM n’est pas en reste dans ce bilan puisque nous avons pu obtenir du ministère de l’économie et des finances un nouveau statut du personnel du CCM afin d’améliorer les conditions de travail des fonctionnaires du centre.

Toujours dans le «social», le CCM contribuera dès 2017 au financement de la Mutuelle nationale des artistes avec une enveloppe annuelle de 1 million de dirhams afin de contribuer à la couverture médicale des professionnels du film. La souscription à cette mutuelle deviendra obligatoire à partir de janvier 2017 pour tous les techniciens du film qui ne sont pas couverts par ailleurs.

Parmi les missions dévolues au CCM, il y a la préservation et la restauration des archives filmées. Celles-ci remontent à 1905 et sont parfois dans un état déplorable. Depuis mars 2016, nous avons démarré la restauration de ces archives mais également leur numérisation, c’est-à-dire que les archives restaurées sont doublées par un fichier numérique, ce qui permet leur stockage et leur exploitation sans toucher aux films originaux.

Toujours en ce qui concerne le CCM, la salle de la cinémathèque a été entièrement rénovée et équipée en projection numérique 4K et la salle du 7e Art à Rabat vient d’être entièrement rénovée. Elle proposera, comme je le disais tout à l’heure, dès samedi 3 décembre et tous les jours, un film parmi ceux présentés dans le cadre du Festival international du film de Marrakech.

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