«La SFI va soutenir davantage de projets verts dans les pays de la région MENA»
23 novembre 2016
Hicham Benjamaa (94 articles)
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«La SFI va soutenir davantage de projets verts dans les pays de la région MENA»

Au Maroc, le montant total des investissements climatiques devrait atteindre 68 milliards de dollars d’ici à 2030. Energies renouvelables, efficacité énergétique, infrastructures urbaines respectueuses de l’environnement, eau et agriculture sont les domaines dans lesquels iront les financements de la SFI.

Le jour même de l’ouverture de la COP22, la Société financière internationale (SFI ou IFC-International Finance Corporation) a publié un rapport sur les opportunités d’investissement climatique dans les pays émergents. Dans une interview accordée à La Vie éco, Joumana Cobein, directrice de la SFI en charge des activités au Maghreb, revient sur les conclusions de ce rapport, ainsi que sur la stratégie de financement vert de l’institution.

Le rapport publié par l’IFC montre que l’Accord de Paris sur le climat devrait créer, entre 2016 et 2030, des opportunités d’investissement de l’ordre de 23 000 milliards de dollars pour des projets environnementaux dans les pays émergents. Dans le cas du Maroc, le potentiel d’investissement climatique a été estimé à 68 milliards de dollars. Pouvez-vous nous donner les détails de cette évaluation ?

IFC a publié, le 7 novembre, un rapport sur les perspectives d’investissement dans les pays émergents. Ce rapport, basé sur les engagements nationaux soumis par les Etats dans le cadre de l’Accord de Paris, concerne 21 pays émergents. Dans ces pays, le montant total des investissements climatiques est estimé à 23 000 milliards de dollars, entre 2016 et 2030. En ce qui concerne la région MENA, le rapport s’est penché sur le cas de trois pays, à savoir le Maroc, la Jordanie et l’Egypte. Pour ces trois pays, le montant total des investissements a été évalué à 265 milliards de dollars, durant la même période. Un tiers de ces investissements devrait être consacré à la production d’énergies renouvelables et 55% aux constructions intelligentes, au transport urbain et aux solutions de traitement des déchets. Pour ce qui est du Maroc, le montant total des investissements climatiques a, quant à lui, été estimé à 68 milliards de dollars, d’ici à 2030. Bien que l’essentiel des investissements dans le Royaume concerne le domaine des énergies renouvelables (solaire et éolienne), le montant des investissements dans le secteur des infrastructures (transport urbain respectueux de l’environnement, traitement des déchets) devrait approcher les 10 milliards de dollars, d’ici à 2030. Par ailleurs, nous voyons également un grand potentiel dans le développement des marchés de capitaux, dans le cadre de ce que l’on appelle «le financement climatique». C’est ainsi que les banques et les institutions financières marocaines devraient continuer à procéder à des émissions vertes pour financer des projets en faveur de l’environnement.

a Quels sont les types de projets d’investissement climatique que la SFI pourrait accompagner dans le Royaume ?

Le premier investissement d’IFC dans le domaine des énergies renouvelables au Maroc concernait le projet NOOR I de Ouarzazate, et ce, à travers une participation au niveau du capital de Ouarzazate Acwa Power, qui est l’opérateur en charge de la construction et du développement de la Centrale solaire, à hauteur de 10 millions de dollars en fonds propres et 10 millions mobilisés auprès du Green Environnement Fund. A l’avenir, nous allons également nous intéresser à des projets dans le secteur de l’éolien. La partie énergies renouvelables constituera donc un axe important de l’investissement d’IFC, à travers le financement d’opérateurs privés désireux d’investir dans des projets en rapport avec l’énergie propre. Un second axe consistera à appuyer des entreprises qui cherchent à investir dans des projets d’efficacité énergétique, ainsi que des projets d’infrastructures urbaines respectueuses de l’environnement, dont notamment le transport urbain et les constructions vertes. A cela s’ajoutent des projets en rapport avec le recyclage, le retraitement des eaux et l’irrigation. A ce titre, IFC accorde une grande importance au secteur de l’agriculture et de l’agro-industrie. C’est pourquoi elle identifie et accompagne les opérateurs qui cherchent à adopter des solutions d’irrigation plus modernes et moins consommatrices en eau, dans un but d’adaptation  et d’atténuation des effets du changement climatique.

a Comment sélectionnez-vous les projets ? Y a-t-il des critères de taille ou d’autres conditions ? Et par quels moyens se fait le financement ?

Dans le cadre du processus de sélection des projets, la première chose que nous regardons est la qualité de l’opérateur, sa réputation, son expérience et son «track record» (l’historique de ses performances). Un autre élément déterminant est la qualité et la viabilité du projet et son impact structurant sur le développement de l’ensemble du secteur. Il ne s’agit pas pour nous de financer n’importe quel projet, mais d’identifier des projets qui auront un impact bénéfique aussi bien sur l’environnement qu’en ce qui concerne la création d’emplois, la formation, etc. Il y a donc à la fois des critères de bancabilité et de viabilité du projet, mais aussi des critères en termes d’impact et d’effet structurant sur le marché.

S’agissant du financement, il faut savoir que l’IFC est catalyseur et non initiateur de projets. Autrement dit, son rôle consiste uniquement à accompagner des opérateurs privés dans leurs projets d’investissements. A ce titre, l’apport principal d’IFC est de proposer des financements à long terme à des promoteurs de projets. Pour cela, elle dispose d’une gamme assez large d’instruments de financement: participation dans le capital en qualité d’actionnaire, octroi de prêts (plus ou moins risqués) aux taux du marché, garantie de prêts octroyés par des banques locales, etc. Cependant, notre rôle n’est pas de concurrencer les banques locales, mais d’être un acteur au côté d’elles pour compléter l’offre de financement faite au secteur privé.

a Qu’en est-il de la rencontre prévue avec les investisseurs marocains, en marge de la COP de Marrakech ?

Lors de la COP 22, IFC a organisé, les 14 et 15 novembre à Marrakech, une série de sessions d’informations et d’échange avec des opérateurs en provenance de diverses régions du monde: Moyen-Orient, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne, Asie … pour discuter des meilleures pratiques et des investissements pilotes qui ont été réalisés dans les secteurs des énergies renouvelables, du financement climatique, de l’efficacité énergétique, etc. Nous avons également rencontré des responsables gouvernementaux pour évoquer les réformes du cadre réglementaire nécessaires à la mise en œuvre de mesures favorables à la lutte contre le changement climatique.

a Le rapport de la SFI recommande d’améliorer le climat des affaires pour les industries respectueuses de l’environnement et d’utiliser les fonds publics pour mobiliser le capital privé. Comment traduire en pratique ces recommandations, en ce qui concerne le Maroc ?

Au niveau de l’étude, nous recommandons aux gouvernements à la fois d’intégrer les engagements climatiques nationaux dans leurs stratégies de développement et leurs processus budgétaires, mais aussi d’améliorer le climat des investissements en adoptant des normes spécifiques respectueuses de l’environnement. De même que le rapport recommande d’optimiser l’utilisation des fonds publics pour mobiliser davantage le secteur privé. D’où le rôle que pourraient jouer les partenariats public-privé (PPP). Dans ce cas, l’Etat pourrait optimiser ses fonds pour encourager le secteur privé à jouer un plus grand rôle dans le financement de projets environnementaux.

Aujourd’hui, nous sommes à un tournant important, car toutes les conditions sont réunies pour investir dans des solutions adaptées et respectueuses de l’environnement. Nous assistons, en effet, à une baisse importante du coût des technologies propres, notamment dans le domaine de l’énergie solaire, combinée avec la mise en place de plusieurs directives et réglementations en faveur de l’environnement. Ces deux composantes, qui sont réunies au Maroc et dans la région MENA, constituent les fondements pour inciter les entreprises du secteur privé à engager des investissements. Car les opérateurs cherchent, avant tout, à avoir de la visibilité, aussi bien sur les coûts technologiques que sur le cadre réglementaire.

La particularité du Maroc, c’est qu’il y a eu une forte impulsion publique, dans la mesure où l’Etat a joué un rôle important dans le démarrage de très grands projets qui positionnent le Royaume non seulement à l’échelle régionale, mais aussi à l’échelle globale et qui devraient avoir des retombées au niveau de l’industrie et voir l’émergence de plusieurs opérateurs industriels travaillant dans les secteurs autour de l’énergie renouvelable. De ce fait, la partie intégration locale pourrait constituer une dimension importante pour les opérateurs marocains. Le secteur public a ouvert la voie et il faut faire maintenant de la place aux opérateurs privés pour qu’ils puissent contribuer, à plus petite échelle, à rendre l’engagement du Maroc pour la protection du climat plus soutenable.

a Comment analysez-vous les investissements dans les énergies renouvelables dans la région MENA ?

Plusieurs pays dans la région MENA ont commencé à jouer un rôle assez important dans le financement des énergies renouvelables. Pour notre part, nous avons investi, depuis 2005, plus d’un milliard de dollars de nos fonds propres et mobilisé un autre milliard dans des investissements respectueux de l’environnement. Il s’agit essentiellement de projets dans le secteur des énergies renouvelables en Jordanie, en Egypte, au Pakistan et en Irak. Par exemple, en Jordanie, nous avons contribué à la mise en place de plusieurs petits projets éoliens, appelés les « Seven Sisters » (sept sœurs) d’une capacité variant de 10 à 50 mégawats et exécutés simultanément dans un délai assez bref. Nous avons également appuyé des projets hydrauliques et éoliens au Pakistan et des projets de constructions vertes en Egypte. En Tunisie, nous accompagnons le gouvernement dans la mise en place d’un PPP dans le secteur de l’assainissement et nous sommes en discussion pour accompagner des projets dans le secteur des énergies renouvelables.

IFC s’est également engagée à consacrer, d’ici à 2020,  au moins 28% de ses engagements financiers dans des projets d’investissement respectueux de l’environnement. Aujourd’hui, cette part est déjà de 22% et elle a atteint plus de 40% l’année dernière au niveau de la région MENA. J’espère que nous pourrons maintenir ce rythme dans les années à venir.

a L’AMMC a lancé, avec le concours d’IFC, un guide sur les «Green Bonds» au Maroc. Que pouvez-vous dire au sujet de l’évolution du marché des Green Bonds et de l’acquisition récente par Bank Al-Maghrib de 100 millions de dollars d’obligations vertes ?

Je tiens tout d’abord à préciser qu’IFC est membre du Green Bonds Principles Executive Committee. Ce comité international regroupe plusieurs institutions financières à travers le monde. Dans le cadre de ce comité, nous avons été les premiers à ériger le principe des émissions vertes. IFC, qui a émis jusqu’à aujourd’hui près d’une soixantaine d’émissions vertes dans douze monnaies pour un montant de 5,6 milliards de dollars, figure parmi les plus grands émetteurs de Green Bonds dans le monde. C’est la raison pour laquelle l’Autorité marocaine des marchés de capitaux (AMMC) nous a approchés pour l’aider à préparer son guide de référence pour le marché marocain. Ce guide, qui est destiné à la fois aux émetteurs et aux investisseurs, met en avant les principes des émissions vertes, ainsi que les critères et les conditions de leur utilisation. Tout de suite après sa publication, nous avons assisté à l’annonce de plusieurs émissions vertes, tout d’abord par MASEN, puis la BMCE, et ainsi de suite. A l’heure actuelle, l’AMCC est l’une des premières autorités, en Afrique et dans la région MENA, à mettre en place un guide vert. De même qu’au niveau du continent africain, le Maroc est le deuxième pays, après l’Afrique du Sud, à émettre des obligations vertes.

a Suite au résultat des élections présidentielles aux Etats-Unis et si ceux-ci reviennent sur leurs engagements, comment pallier une défaillance américaine ?

Le réchauffement climatique s’accélère à un rythme sans précédent et son impact n’a jamais été aussi important, depuis plus de mille ans. La NASA a d’ailleurs annoncé au mois de juillet que l’année 2015 était la plus chaude depuis 1880. En outre, des études ont estimé qu’en l’absence d’action supplémentaire en faveur du climat, plus de 100 millions de personnes pourraient tomber en dessous du seuil de pauvreté, d’ici à 2030.  Les enjeux au niveau mondial sont tels, en particulier pour les pays émergents, que les engagements pris à la Conférence de Paris semblent irréversibles. Car, au-delà des contributions proposées par les 189 pays, nous avons assisté à Paris à un niveau d’engagement sans précédent de la part du secteur privé. Plusieurs grosses institutions financières ont, en effet, mis en place des engagements, à leur niveau, pour investir dans des énergies propres. C’est ainsi que de grandes banques américaines, dont notamment Goldman Sachs, Bank of America et City Bank, ont pris des engagements à hauteur de plus de 400 milliards de dollars pour les quinze prochaines années. L’approche et l’urgence sont désormais supranationales et l’impulsion donnée par l’ensemble des acteurs, qu’ils soient publics ou privés, est tellement importante qu’il me paraît difficile aujourd’hui de revenir sur l’exécution de l’accord de Paris.

Mots-clés COP 22

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